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Un hymne à la création

Un hymne à la création

Patrick Dion
31 mars 2011

Je suis assis et je patiente depuis de longues minutes. Alors que je suis à deux doigts de m’endormir, je reçois un coup de coude dans les côtes.

-       As-tu vu qui est derrière nous?, me lance Julie la photographe, tout énervée.

-       Ouais, je les ai entendus. C’est normal, c’est quand même LEUR première.

-       Ah, mais pourquoi est-ce qu’ils se sont assis là? Merde, personne ne m’intimide dans la vie sauf eux.

Tout comme la bande qui s’amuse derrière moi, je rigole. Elle, beaucoup moins. Elle se met à gesticuler, bafouiller, chercher des trucs inexistants au fond de son sac, n’importe quoi pour l’aider à dissimuler sa voix chevrotante et ses mains légèrement tremblantes. Mais voilà, la chance lui sourit et les lumières de la salle se tamisent subtilement. Fondu au noir, place au cinéma. Mais est-ce vraiment du cinéma que nous sommes venus voir?

Jeudi soir, j’assistais à la première du film Les cendres de verre dans le cadre du FIFA, le Festival des Films sur l’Art, à la cinquième salle de la Place des Arts. Cinquième salle? Eh ben, j’ai toujours pensé qu’il n’y en avait que deux (Wilfrid Un et l’autre là, tsé le gars de théâtre là… Jean Besré!). C’est fou tout ce qu’on apprend à chaque jour.

Groupe francophone de l’heure, gagnant du Félix du meilleur album alternatif, du prix Polaris pour le meilleur album canadien de 2010 et, plus récemment, du Juno 2011 du meilleur album francophone, Karkwa se démarque à nouveau en présentant Les cendres de verre, un moyen-métrage-portrait-artistico-musical-rockumentaire tourné quelques semaines avant la sortie de leur quatrième album, Les chemins de verre. Réalisée par Nathanaël Le Scouarnec (bien connu des internautes pour ses Concerts à emporter du site français La Blogothèque), cette mise en images propose quantité de clips vidéos, de captations en concert, de sessions acoustiques et de tranches de vie du groupe. Parfois en noir et blanc, parfois en couleurs, on y découvre les chansons du plus récent album de la bande en rafales mélodiques. Voilà un bien particulier documentaire, à la fois polymorphe et polychrome.

Déclinées les unes à la suite des autres dans l’ordre qu’elles apparaissent sur l’album, les pièces nous sont présentées dans des versions moins connues, alors que la bande, en pleine folie créatrice, coule les fondations de ces chansons qui vivent depuis d’elles-mêmes. Des balbutiements live aux premiers enregistrements, on découvre encore une fois le matériel Karkwaïen (Karkwaïen, j’aurais voulu que tu soyes, Karkwaïen) qui n’arrête jamais d’évoluer. La créativité du groupe ne cessant jamais de nous étonner, les pièces démontrent tout le génie derrière ce souffle spontané issu des grands musiciens. Et il est là tout le brio de la bande: savoir laisser la création suivre son cours. Et comme si ce n’était pas assez, on ajoute à cette enfilade des chansons des albums précédents.

Beaucoup plus un regard sur l’art et la créativité que sur l’entité musicale qu’est Karkwa, le moyen-métrage d’une cinquantaine de minutes nous plonge dans le quotidien du groupe, avant, pendant et après ses concerts. En fait, on n’a étrangement pas l’impression d’assister à un film sur Karkwa mais plutôt à un film où Karkwa supporte ses propres images. Ici, la musique est là pour appuyer la trame, donner vie aux images, transporter les voyeurs que nous devenons. Tout au long du film, on naviguera entre deux eaux, sensation étrange que celui-ci est autant au service du groupe comme le groupe est au service du film. Cela est weird et bon, comme disait l’autre.

Maintenant, est-ce que le film-truc-machin-docu est à la portée de tous pour autant? Si vous aimez le genre de capsules que produit la Blogothèque, vous adorerez. Sinon, à moins d’être un fan du groupe, vous trouverez peut-être l’expérience un peu longue. Avec le recul des quelques jours qui se sont écoulés depuis la représentation, je qualifierais beaucoup plus cette production comme un hymne à la création. Il y a des scènes absolument géniales dans cette oeuvre, de vrais bijoux. Les moments captés à l’église Saint-Jean-Baptiste de Montréal, alors que le groupe s’assoit sur les bancs de la nef (allez, on sort le dictionnaire) et entame une version acoustique et vivante de L’acouphène accompagné par François Lafontaine au grand orgue vous donnera la chair de poule. Ça brasse, ça vibre, ça résonne, en dedans comme en dehors. C’est Monsieur le Curé qui était moins content.

Hymne à la création, donc. Mais dans cette ère de « consommer-jeter », alors que les chanteuses à voix se chassent des palmarès les unes à la suite des autres, alors que les copieux se targuent de faire de l’art, alors qu’on passe au tordeur les mêmes sempiternelles recettes pour faire le plus de cash possible, alors qu’on vit dans un monde plus blanc que blanc, où la rectitude politique étouffe toute forme d’éclat spontané, comment faire autrement que saluer l’initiative du groupe d’avoir créé une bête un peu différente? Karkwa repousse cette fois-ci les limites du genre cinématographique. Avouez que c’est quand même particulier que ça vienne d’un groupe de musique.

La projection a été suivie d’une discussion sur la place de la musique à l’ère d’Internet. Étaient présents Louis-Jean Cormier (chanteur), Stéphane Bergeron (batteur), Sandy Boutin (gérant) et Jean-Robert Bisaillon (auteur et vaillant supporter de la scène indépendante montréalaise). Animé par Stéphane Garneau (Radio-Canada), les panélistes tentaient de faire la lumière sur l’avenir de la musique dans un contexte numérique. Comment le Web affectera-t-il la consommation de musique dans nos nouvelles sociétés branchées?

La phrase-choc du panel revient à Sandy Boutin, gérant du groupe: « 90% de nos revenus sont générés par les spectacles. » Il y a de quoi décourager tout musicien voulant percer le marché musical québécois. Grâce aux progrès techniques, à la démocratisation des outils et aux nouvelles communautés globales qui servent de plus en plus le commun des musiciens mortels, doit-on s’attendre à voir disparaître les maisons de disques et les différents distributeurs de la chaîne de consommation musicale?

Bonne question. Mais l’important, si vous voulez mon avis, c’est que la musique et surtout la créativité demeurent.

Le film Les cendres de verre prendra l’affiche au Cinéma du Parc du 9 au 14 avril.
Photos : Julie Longtin
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