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L'abominable homme des cons

Savoir-faire Linux contre la RRQ : Ouvrir les machines

Savoir-faire Linux contre la RRQ : Ouvrir les machines

Simon Jodoin
17 mars 2010

On a un peu entendu parler de Cyrille Béraud depuis quelques jours. Président de Savoir-faire Linux, ce David du logiciel libre a entrepris depuis mars 2008 de lutter contre le Goliath du gouvernement du Québec, qui, sans l’ombre d’un appel d’offre, a octroyé un contrat de 720 000.00$ à Microsoft pour effectuer la mise à jour des postes de travail de la RRQ. Deux ans de dédales juridiques et administratifs plus tard, la cause a finalement abouti devant la Cour Supérieure du Québec le 8 mars 2010… Ce qu’on appelle désormais « le premier procès twitté du Québec », puisque les internautes ont pu en suivre les développements via le compte twitter.com/sflrrq, s’est terminé quelques jours plus tard, le 13 mars 2010. Le sort de cette affaire repose désormais entre les mains du juge qui devra rendre sa décision d’ici quelques mois, deux ou trois au bas mot.

Au premier abord, on pourrait être tenté de croire que toute cette histoire ne concerne que des geeks, ou à tout le moins, une compagnie qui s’estime lésée par une carence d’appel d’offre… Et pourtant, une question fondamentale traverse de bout en bout la cause de Cyrille Béraud : à qui appartient ce que, collectivement, nous achetons?

D’abord, pour les néophytes en la matière, il est nécessaire de bien comprendre ce qu’est un logiciel libre. Si vous lisez cette chronique, vous êtres vraisemblablement en train d’utiliser un ordinateur. Ce dernier est doté d’un système d’exploitation (OS), une version de Microsoft Windows dans la vaste majorité des cas, et d’une suite de logiciels, compatibles avec cet OS, permettant d’exécuter certaines tâches, Microsoft Office par exemple. Ces produits, sont des « logiciels propriétaires » à « codes fermés », c’est-à-dire qu’ils appartiennent à une compagnie qui peut les modifier. Vous ne pouvez engager un programmeur pour modifier Windows ou Office afin d’y ajouter telle ou telle fonction que vous jugeriez nécessaire ou souhaitable. Ils sont vendus tels quels.

Au contraire du logiciel propriétaire, il existe des solutions informatiques dont le code source est « ouvert ». C’est le cas du système d’exploitation Linux par exemple, que chacun peut modifier à son gré, à l’instar de plusieurs logiciels dédiés à des tâches précises, tels que Open Office. Certains d’entre vous en utilisent sans doute quelques uns sans même le savoir. Firefox, le plus populaire des navigateurs après Internet Explorer, est un logiciel libre : les utilisateurs ont accès au code source et peuvent ainsi développer des modules supplémentaires. Ces logiciels sont gratuits et sont le plus souvent développés et soutenus par une communauté.

Ça va? Vous êtes toujours là? Très bien! Alors revenons à nos moutons… Imaginons maintenant qu’une institution songe à mettre sur pied (ou à mettre à jour) un parc informatique, soit l’ensemble des ordinateurs utilisés par ses services et ses employés. Dans les faits, elle a normalement le choix : acheter des licences à Microsoft, Adobe et cie pour implanter et utiliser leurs divers produits, ou se tourner vers le logiciel libre. Dans ce cas, elle aura avantage à faire affaire avec une compagnie comme celle de Cyrille Béraud, qui se spécialise justement dans le développement et l’implantation de Linux et autres logiciels libres.

Si l’institution en question est publique, comme le Gouvernement du Québec ou une de ses ramifications comme la RRQ ou la RAMQ, on devrait normalement s’attendre à ce qu’il y ait un appel d’offre, que toutes les solutions soient envisagées et qu’on se pose au moins la question à savoir laquelle des deux solutions sera la plus rentable et la plus efficace.

Or, c’est justement là que le bat blesse… Depuis le début de l’informatisation de l’ensemble des services gouvernementaux, personne, nulle part, n’a pris le temps de seulement considérer la possibilité des logiciels libres. Depuis quelques années, sans même qu’il n’y ait d’appel d’offre ou d’analyse des solutions, nous avons collectivement acheté des logiciels propriétaires, notamment les produits vendus par Microsoft. Cyrille Béraud s’en est rendu compte. Alors qu’il aurait souhaité proposer à la RRQ de migrer vers Linux, Open Office et offrir ses services pour ce faire, il s’est tout simplement heurté à une fin de non recevoir.

En somme, le problème ici n’est pas tant que l’on ait choisi de faire affaire avec Microsoft au détriment de telle ou telle autre compagnie, mais bien plutôt que, dans les faits, nous n’avons jamais été mis devant ce choix. Ainsi, Cyrille Béraud poursuit la RRQ non pas parce qu’il n’a pas obtenu un contrat, mais tout simplement parce qu’on lui a simplement refusé de soumissionner. Il est bien possible, qu’à évaluer les diverses solutions, on en soit venu à conclure que les produits Microsoft étaient mieux adaptés, mais le fait est que cette évaluation n’a jamais eue lieu.

Je vous jure… S’il était question d’asphalte, de ponts et de viaducs, il ne manquerait plus que Bill Gates ait un yacht voguant dans les Antilles pour faire la une de tous les journaux…

Utiliser des logiciels propriétaires en source close, c’est tout bonnement s’en remettre exclusivement à la compagnie qui possède ces solutions. C’est un peu comme si l’entrepreneur qui construit une route détenait le brevet sur la recette d’asphalte. Nous n’aurions ainsi d’autres choix que de faire affaire avec lui à chaque fois qu’il faut réparer un nid de poule ou procéder à une réfection de la chaussée.

Pire encore, dans la mesure où les diverses instances gouvernementales doivent à tout le moins utiliser des services informatiques homogènes et compatibles, en donnant le contrat à telle compagnie pour un parc informatique particulier, implicitement, on se propose de faire de même pour tous les autres services gouvernementaux. Pour continuer dans la métaphore du bitume, c’est un peu comme si à chaque village qu’on souhaiterait connecter au réseau routier, à chaque pont qu’on voudrait construire, il faudrait encore appeler le même entrepreneur qui, seul, connaîtrait la recette…

Alors… Si c’était de l’asphalte chers lecteurs…? Vous diriez quoi? Vous diriez tout simplement que ça n’a aucun bon sens, que tous les entrepreneurs devraient avoir le droit de réparer un nid de poule, sans quoi on parlerait de « monopole technique » si je peux m’exprimer ainsi… Or c’est précisément ce qui se passe sur l’autoroute informatique de notre gouvernement sur laquelle, collectivement, nous circulons quotidiennement.

La cause de Cyrille Béraud et de sa compagnie Savoir-faire Linux dépasse de loin les simples intérêts d’un fournisseur de services informatiques isolé. Elle sous-entend un choix de société qu’il faudra éventuellement faire. Au rythme où évoluent les besoins informatiques, il devient urgent de se poser cette question avant d’en être remis pieds et poings liés à des corporations qui seront, à toutes fins pratiques, propriétaires d’un réseau collectif.

En rapport avec la cause de Cyrille Boudraud et de Savoir-faire Linux, le FACIL, une association à but non lucratif qui fait la promotion de l’informatique libre au Québec a déposé à l’été 2008 une requête en cour supérieure pour réclamer du Gouvernement qu’il cesse de procéder sans appel d’offre dans l’acquisition de logiciels, citant à l’appui des dizaines de contrats ainsi octroyés, totalisant plus de 10 millions de dollars.

Cette requête du FACIL a été jugée irrecevable par les tribunaux qui ont estimé que l’association n’avait pas d’intérêt dans cette cause.

Or, une règle juridique permet dans de tels cas à la partie intimée de réclamer au poursuivant 1% des sommes en causes. Le gouvernement a donc mis en demeure le FACIL de lui verser 106 000.00$, soit 1% des sommes mentionnées lors de la requête en cour supérieure… Pas mal pour un gouvernement qui se proposait il y a peu de passer une loi anti SLAPP… !

Communiqué du FACIL

En aparté, on apprenait hier que la refonte du site web de l’Assemblée Nationale du Québec, réalisée par la firme Nurun, une filiale de Québécor, nous a coûté 3.4 millions de dollars… Ce n’est pas rien! C’est l’équivalent du salaire de 34 personnes qui travailleraient pendant une année à un salaire moyen de 100 000.00$… Je dois avouer que j’ignore tout du travail « sous-marin » exécuté pour une telle refonte et que je n’ai jamais consulté les cahiers de charge pour le projet… Mais tout de même! Je suis d’avis que l’expression « autoroute de l’information » permettrait peut-être bien des métaphores avec les chantiers de construction…!
3 commentaires
  • Michel
    19 mars 2010

    Achèteriez-vous une voiture neuve sans garantie, avec le capot barré, qui ne peut être réparé ou modifié que par son propre fabricant, qui a une durée de vie limité à quelques années alors que le fabricant refuse de le supporter, et dont vous ne pouvez ensuite pas la revendre??? De plus, en achetant ce véhicule vous vous faites attaquer par des inconnus à chaque virage ce qui vous oblige à acheter une protection additionnelle contre les attaques et à y voir régulièrement!

    Si oui, alors vous êtes le client parfait de Windows…

  • Mathieu
    19 mars 2010

    J’ai tenté à quelques reprises d’expliquer ma position sur le logiciel libre / open source et les institutions publics à des amis non-geeks mais j’ai toujours eu bien de la difficulté…

    J’aime bien la métaphore de l’asphalte.

  • Sassinak
    19 mars 2010

    Manger uniquement chez McDo = Windows
    Manger uniquement du sushi = Apple

    Aprendre à cuisiner = Linux
    Aussi, souper entre amis = Linux
    Aussi, une bonne bouteille de Wine = Linux

    MMMMMmmmm!

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