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L'abominable homme des cons

Michelle Blanc vs Nathalie Petrowski : Rite sacrificiel 2.0

Michelle Blanc vs Nathalie Petrowski : Rite sacrificiel 2.0

Simon Jodoin
15 avril 2010

En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.
-Amadou Hampâté Bâ

Les deux dames se passent désormais de présentation. Chroniqueuse bien connue à La Presse, Nathalie Petrowski signait le 10 avril dernier ce qu’il convient d’appeler un brûlot dans lequel elle écorchait la blogueuse Michelle Blanc « papesse de la communauté web au Québec », la citant comme l’exemple parfait d’une « insupportable soupe autopromotionnelle » qu’on nous sert souvent au sein des médias dits sociaux. Rien de bien méchant… Un simple constat : les gourous du viral, spécialistes des incantations communicationnelles et prophètes du social médiatique, le plus souvent, ne parlent que d’eux-mêmes.  Ce n’est pas parce qu’on parle aux autres, aussi nombreux qu’ils puissent être, qu’on parle des autres

Comme c’est le cas au sein des meilleures sectes depuis la nuit des temps, le profane qui s’en prend au gourou risque non seulement d’être humilié par les disciples de ce dernier, mais il s’expose en plus aux foudres des idoles devant lesquelles ils se prosternent. Et c’est bien ce qui s’est passé. Quelques minutes ont suffi pour qu’une horde de zélotes numériques se mette à lancer les premières pierres – et les suivantes – jusqu’à ce que Michelle Blanc elle-même prenne les choses en main pour l’ultime sacrifice : immoler Nathalie Petrowski sur le grand autel du Dieu Google.

Toute cette cérémonie sacrificielle trouve son origine dans les propos de Lise Bissonnette, ancienne directrice du quotidien Le Devoir et ex-présidente de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Lors d’une récente conférence, cette dernière portait un jugement pour le moins sévère sur le travail journalistique contemporain, qui se dilue désormais sur diverses plateformes des médias sociaux, provoquant ainsi une certaine frénésie où les blogueurs, amis Facebook et suiveux Twitter, « communauté de placoteux », sont parfois perçus, à tort, comme un échantillon valide de l’opinion publique.

Nathalie Petrowski, jugeant ces propos trop sévères, s’accordait cependant pour adresser un blâme à ce « public gazouillant ». À l’instar de Michelle Blanc, une des blogueuses les plus populaires du Québec, la communauté 2.0, si on peut ainsi la nommer, se présenterait bien souvent comme un groupe essentiellement motivé par une sorte de narcissisme où l’autocongratulation l’emporterait sur l’observation des faits et l’analyse des événements.

Lise Bisonnette et Nathalie Petrowski ont-elles raison ? On aurait pu se poser la question, en prendre et en laisser, contrebalancer leurs opinions en faisant la démonstration que plusieurs acteurs des médias sociaux sont tout à fait crédibles, réfléchissent et travaillent à faire la part des choses afin que le web ne soit pas qu’un vaste épisode de 110% ou une ligne ouverte à grande échelle. On aurait pu parler de la mobilisation citoyenne rendue possible par ces outils technologiques et même avancer que dans certains cas, la « frénésie d’hyperactivité Web » comme l’appelle Lise Bissonnette est bel et bien calquée sur les tendances sociales.

Mais non… La principale intéressée, Michelle Blanc, devancée et suivie par une cohorte de cyber-boomers, semble avoir compris qu’en affichant au grand jour sophismes et médiocrité il serait possible de démontrer les qualités et les avantages des réseaux sociaux.

Tout y est passé, on a traité Bissonnette et Petrowski de dinosaures, de matantes, de dépassées, englobant ainsi une ribambelle de reproches usés à la corde à l’endroit des baby-boomers. On a rejoué la même vieille rengaine à propos des médias dits traditionnels, lourds, lents, vieux et fatigués. Mieux encore, avec tout le sérieux du monde, on n’a pas hésité à danser le tango du ad hominem pour tenter de discréditer Petrowski, en argumentant qu’elle aussi s’adonnerait au placotage et à l’auto-promotion…

Et pourtant… C’est bien connu, comme l’écrivait Yvan Audouard naguère : « être traité de con par un autre con ne prouve pas que vous n’en soyez pas un. »

Comble de l’ironie, Michelle Blanc, voulant servir une leçon de crédibilité à Petrowski, s’est empressée de rédiger un billet sur son blogue en martelant des dizaines de fois son nom comme autant de mots clés avec comme seul objectif de gagner la course aux moteurs de recherche. «(…) il est vraiment efficace, écrivait-elle, de mettre trois fois le nom Nathalie Petrowski dans mon titre parce que lorsqu’on cherchera son nom, ce billet sera sur la première page de Google et que ce sera bon pour mon trafic (…) »… Voilà une bien piètre vengeance! À défaut d’avoir des arguments, nous avons du référencement.

Mais il y a un hic, en rédigeant ce billet, maintes fois commenté depuis, Michelle Blanc n’avait pas entendu les propos de Lise Bisonnette, pourtant à l’origine de cette discussion. Pas plus que la vaste majorité de ses adeptes d’ailleurs, qui, ainsi ignorants, ont multiplié les félicitations et les « dans les dents », tous unis dans une sorte de symbiose de la médiocrité où le commentaire à la va vite l’emporte sur la compréhension. On pourrait argumenter que la vidéo de cette conférence n’était peut-être alors pas encore disponible, mais cela ne ferait que démontrer qu’à l’heure du web 2.0, la rapidité l’emporte bien souvent sur la qualité.

Peu de forme, pas de fond… Nous avons maintenant « l’hyperforme » pour modeler un discours…

Lise Bisonnette et Nathalie Petrowski avaient-elles raison de qualifier ainsi les acteurs du web 2.0 ?  J’ai bien quelques réserves sur leurs commentaires, mais je dois malheureusement constater que la suite des événements n’a fait que démontrer leurs prétentions. Culte de la rapidité, de la jeunesse, de l’immédiateté, de la nouveauté enivrante, où le seul fait de remettre en question un membre de la secte semble engager toute la communauté dans une manière de cabale numérique, les habitants des réseaux sociaux gagneraient sans doute à bien méditer les critiques qui leurs sont adressées au lieu de s’appliquer à les illustrer.

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Un gros merci à Yohann Hétu qui m’a fait parvenir une version remaniée de mon petit montage photo (pas mal meilleur que le mien) pour illustrer cette chronique.

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