BangBang : bangbangblog.com

Tout le monde est ego

L'arme de discussion massive

L’arme de discussion massive

Guillaume Déziel
10 mai 2012

Depuis l’invention de l’imprimerie, la politique s’est toujours exercée sensiblement de la même manière. Le peuple élit ses représentants et ces derniers gouvernent et prennent des décisions. Depuis le début des temps, les politiciens ont toujours gouverné et cherché à contrôler leur message. La communication s’est faite de façon unidirectionnelle : un émetteur dicte un message ; des millions de récepteurs, passifs, reçoivent ce message et gardent leur réflexions pour eux-mêmes, jusqu’à la prochaine révolution de salon, lors du prochain party de famille ou du prochain BBQ entre amis. C’est l’ère de la communication 1.0. Un parle, tandis que les autres n’ont qu’à écouter.

Mais voilà qu’une invention militaire américaine des années 60, perfectionnée et démocratisée dans les années 90, vient tout chambouler : le Web, conçu pour partager, échanger, discuter, converser. Telle est sa nature. Le Web est transparence, instantanéité, accessibilité, quasi omniscience et véhicule de la sagesse des nombres. Chaque émetteur trouve un récepteur qui, chacun son tour, devient à la fois récepteur et émetteur, ainsi de suite. Voici ce que je nomme sympathiquement la communication 2.0.

La décennie actuelle semble être à une croisée des chemins dans l’histoire de l’humanité ; celle entre la fin d’un règne de communication et le début d’un autre. On l’a vu durant les 13 dernières semaines au Québec. Nous étions aux premières loges d’un moment historique, où la façon de communiquer et de diriger du Gouvernement Charest entrait en confrontation avec les nouvelles habitudes de communications des jeunes. On assiste depuis peu à une fracture des modes de communications, mais aussi à une déchirure générationnelle : d’un côté, les plus âgés consomment toujours la télé, la radio et les quotidiens sur papier ; de l’autre, les plus jeunes se documentent au gré des gazouillis sur Twitter, d’hyperlien en hyperlien. Bref, voilà 2 mondes qui se démarquent de plus en plus.

Le Gouvernement Charest dépassé par la réalité du 2.0

Ces 13 dernières semaines de grève étudiante, on a pu assister à un premier symptôme du clash communicationnel actuel, comme l’a soulevé la journaliste Marie-Andrée Brassard : « […] Line Beauchamp (Ministre de l’éducation) a trouvé les dernières semaines difficiles et, en entrevue à l’émission «Les coulisses du pouvoir», elle a fait part d’une nouvelle réalité que son Gouvernement a rencontrée, c’est à dire l’impact des médias sociaux ». À ce sujet, Line Beauchamp en personne s’exprime comme suit : « Les médias sociaux ont joués un très très très grand rôle […] une grosse machine comme le Gouvernement n’est pas très habile à utiliser ces médias sociaux qui ont provoqué très rapidement des lieux de rassemblement, qui ont aussi provoqué un élargissement du débat (…) ». Un lieu de rassemblement pour débattre d’idées? Ça me rappelle l’Agora de la Grèce antique…

Semblerait-il qu’à défaut de trouver satisfaction dans l’univers politique actuel, les citoyens – moins cyniques qu’auparavant – participent en temps réel aux débats. De toute manière, au moment où les partis au pouvoir représentent moins de la moitié du suffrage universel, à l’époque où le libre arbitre individuel des députés élus est éclipsé par la très stratégique «ligne de parti», il n’est pas étonnant que les simples citoyens reprennent la politique en main, aidés de la puissance du Web qui accélère les communications interactives. Après tout, la démocratie aurait pour but de «représenter le peuple», n’est-ce pas ?

Les gens pensent, réfléchissent et interagissent. Grâce aux médias sociaux, la masse n’est désormais plus un gros mollusque à la dérive, à la merci des Gouvernements et des lobbyistes parasitaires. Ensemble, à plus de cerveaux, on est plus intelligent… sauf si on choisi de ne pas écouter, de bâillonner.

Au cours des dernières semaines donc, plutôt que de choisir l’écoute et l’échange constructif, la Ministre Beauchamp a préféré marteler 2 rhétoriques via les médias de masse : 1) «Le Gouvernement ne négocie pas avec des gens violents» ; 2) «La majorité des étudiants du Québec suivent leurs cours». Or, déboulonnons ces rhétoriques, si vous le voulez bien :

1. C’est prouvé : les médias de masse préfèrent le sang au silence ; la violence à la paix. La violence stimule la cote d’écoute et augmente du même coup les revenus publicitaires. À ce titre, on a vu des tonnes de messages sur Twitter (dans la semaine du 23 avril sur le mot-clic #manifencours) provenant de personnes qui se demandaient «où étaient les médias ?» afin de couvrir les marches ultra pacifiques qui ont eu lieu dans les jours suivant la très mauvaise blague de Jean Charest : « Le Salon du Plan Nord […] est déjà très populaire - les gens courent de partout pour entrer […] on pourra leur offrir un emploi, dans le Nord […].» Frustrant. On a d’ailleurs vu bondir sur Google Trends le mot-clé «grève étudiante» dans les 24 heures qui ont suivi cette bourde du Premier Ministre. Un pic sans précédant provoqué par… le gardien de notre paix sociale, Jean Charest lui-même, qui n’a pas mâché ses mots pour mettre de l’huile sur le feu. La violence n’est pas que physique. L’intransigeance agresse aussi.

2. Lorsque la Ministre de l’éducation a présumé que la majorité silencieuse était contre la grève étudiante, elle s’est adonnée à un argumentum ad populum. Ce genre de déclaration n’a eu pour effet que d’attiser davantage ceux qui ont le courage de s’exprimer dans notre société. D’ailleurs, à titre métaphorique, comment Jean Charest réagirait-il si je déclarais publiquement : «Gérard Déziel, décédé en 1984, à la fois mon grand-père et politicien (un des modèles politiques avoués du Premier Ministre), tiendrait-il Jean Charest en estime aujourd’hui, devant cette gestion arrogante et intransigeante» ? Charest serait probablement insulté que je fasse «parler un mort» pour décorer un argumentaire démagogique… et avec raison. Or à mon avis, faire parler un mort équivaut à mettre des mots dans la bouche de la majorité silencieuse.

Une génération de justice sociale

Si à une certaine époque nos gouvernements successifs n’ont pratiqué l’écoute active qu’en période pré-électorale ; si jadis nos représentants d’État ne se sont intéressés qu’aux sondages des grandes firmes pour mesurer l’écart entre les besoins d’un peuple et les quatre volontés des lobbyistes minoritaires (d’ordinaire sans  vision à long terme), force est d’admettre que la récréation est terminée. Parce que la dictature du message n’a plus autant d’impact qu’avant. À l’ère des communications 2.0, lorsqu’un jupon dépasse, c’est tout un peuple qui s’amuse à tirer dessus.

Les réseaux sociaux représentent non seulement un moyen de communication mais aussi une arme de discussion massive. À l’instar de ce que nous avons pu observer en 2011, lors du Printemps Arabe dans les pays du Maghreb, c’est au tour des Québécois de voir une manifestation concrète de la parole citoyenne dans leurs sphères politico-sociales. Il est encourageant de constater que ces jeunes «branchés», emblèmes des générations Y-Z, manient l’art de la discussion mille fois mieux que leurs aînés, empoussiérés, dépassés…

Cette génération a une longueur d’avance sur les précédentes ; ces jeunes ne cherchent pas à «contrôler le message». Ils cherchent plutôt à prendre part à la conversation. Ces nouvelles générations ne sont pas asservies par les médias de masse. Elles sont capables plus que jamais de se rassembler, de se mobiliser pour porter une cause… comme celle de l’accessibilité à l’éducation ou du respect de l’environnement. L’authenticité et la transparence représentent des valeurs fondamentales qui bercent cette génération qui, au fond, sont nos dirigeants de demain. Ça, c’est la bonne nouvelle.

17 commentaires
  • Manon Laflamme
    11 mai 2012

    J’adore tes commentaires, ta suite logique. On ne fait pas parlé un mort plus qu’une foule silencieuse.. Oui et il faut aller de l’avant en s’exprimant à plus grande échelle encore. Car qui ne dit mot consent! Je pense effectivement, que la génération montante va apporter le vent de fraicheur qui manquait dans notre société sclérosé! Je me sens revivre! Merci les jeunes!

  • Myreille Bédard
    11 mai 2012

    Très intéressante et éloquente démonstration, bravo! Dans le même sens, je t’invite à lire un article paru dans la Presse aujourd’hui à la page A 18, signé Howard Dean, qui parle de la décentralisation à l’américaine et de l’enjeu des médias sociaux dans la balance du pouvoir citoyen.

  • Francine Déziel
    11 mai 2012

    Guillaume Déziel et Gérard Déziel- même initiales. Si les morts ne parlent pas, il y a des vivants qui sont là pour réveiller les morts.

  • Mr.Ju
    11 mai 2012

    J’ai déjà hâte au upgrade communication 3.0 !

  • Très bon article Guillaume! J’adore comment tu mets le doigt sur le coeur du problème: un conflit des modes de communications.

  • Denis Latendresse
    13 mai 2012

    Bravo pour la pédagogie appliquée! Alvin Toffler l’avait vu venir il y a 40 ans! Et tes explications et tes applications pratiques (cf Valaire) sont lumineuses!

  • domlebo
    13 mai 2012

    hum, quelque chose comme un genre de 10 sur 10 guillaume déziel.
    tu es réveillé, cohérent et juste assez «baveux» entre guillemets pour que ça te ressemble mais à ton meilleur.
    à ce début du commencement.
    -domlebo.

  • Martin L
    13 mai 2012

    Je trouve l’analyse très bonne. Je crois par contre, que Jean Charest s’en fout un peu. Jean Charest était en perte de popularité avec les histoires de pots de vin dans la construction. Avec la grève étudiante, cela a manifestement détourné l’attention d’une large part de la population. Heureusement, Legault a attrapé la balle au passage pour gagné en popularité avec l’électorat qui est en faveur de la hausse des frais de scolarité; ce qui risque de diminuer le vote Libéral au prochaines élections.

    Lorsque la grève étudiante sera terminé, Charest devra retourné à la défensive. Celui qui se fait accusé, qu’il soit coupable ou non, « gagne » une mauvaise réputation.

  • Martine Pratte
    15 mai 2012

    « Les réseaux sociaux représentent non seulement un moyen de communication mais aussi une arme de discussion massive. » Et vl’an dans les dents ! Tu as tout à fait raison et force est de constater que les médias sociaux sont une force non négligeable pour faire avancer certains dossiers… Le gouvernement l’apprend souvent à ses dépens !

  • Après avoir travaillé plus de quarante ans dans les officines gouvernementales et ministérielles, je trouve votre analyse d’une exceptionnelle rigueur intellectuelle et sa démonstration est d’une logique implacable. Bravo.

    Pierre R. Chantelois

  • Annie
    17 mai 2012

    Je me souviens, à l’arrivée de l’Internet et des réseaux de chats et autres, on disait que le phénomène était là pour réunir les univers, pour rejoindre plus de gens, se rapprocher les uns des autres, unir le monde.
    On disait aussi, malgré tout ces discours positifs, que l’Internet avait aussi énormément isolé les gens les uns des autres, effet contraire total, prit devant leurs écrans, les gens ne sortaient plus, l’anonymat prenait le dessus….

    J’étais d’accord à l’époque…

    Aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, je vois des gens qui ont un opinion, qui n’ont pas de gêne à afficher leurs couleurs et dire ce qu’ils pensent, de réagir et de converser.
    Je vois des gens se rapprocher, sortir, être incité à faire quelque chose pour voir un changement émerger! Je vois des étudiants mobilisés, informés, articulés…. Je suis contente et je ne serais jamais aussi bien informée et aussi politisée qu’en 2012.

    Je dépends de ces réseaux et de tous les sites d’informations pour forger mon opinion et aussi pouvoir le défendre sur la place publique si je le souhaite!
    Ceux qui n’ont pas encore embarqué dans le bateau vont trouver le temps long dans pas long……

  • Louis Landreville
    12 juin 2012

    Très pertinent. Le mouvement étudiant a rescussité le débat politique, quel acquis ! Ces nouveaux moyens nous permettent d’espérer la fin du règne interminable des profiteurs narcissiques et de leurs valets. Vive la démocracie, la vraie !

  • Steve Francoeur
    23 juin 2012

    Merci pour ce bon texte Guillaume. La comparaison avec le printemps arabe est croustillante. Ce dialogue de sourd retentira à notre fête nationale… Je l’espère. Aussi, le choc générationnel exposé frappe comme un truck du plan nord sur Bambie… C’est Charest lui-même qui à déclaré aux membres des Forums jeunesse du Québec en 2002 et 2003, et je cite: <> Fin de la citation. Nous devrions demander l’opinion de Madame Beauchamp sur la question. Bonne fête Monsieur Déziel, et bon show demain. Steve

  • [...] fois depuis des décennies déchirée entre les gens de gauche et ceux de droite, entre les jeunes 2.0 et le vieux 1.0 (pour simplifier la chose…), on ne peut s’attendre à rien sauf d’autres bouleversements. Et, [...]

  • [...] on remarque aujourd’hui que ces jeunes autodidactes ont surtout appris à manier l’art de la discussion massive, aux dépends de certains boomers qui croient encore que des amis sur Facebook, ça s’achète! [...]

  • [...] dans la manière de faire campagne en période électorale. Désormais, les politiciens ne contrôlent plus leurs messages, comme c’était le cas avant l’arrivée des médias sociaux. Cette élection risque d’être [...]

  • [...] dans la manière de faire campagne en période électorale. Désormais, les politiciens ne contrôlent plus leurs messages, comme c’était le cas avant l’arrivée des médias sociaux. Cette élection risque d’être [...]

Laisser un commentaire

iweb