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Reportages et entrevues

La cassette est-elle (enfin) de retour?

La cassette est-elle (enfin) de retour?

Julie Ledoux
18 mars 2011

On la savait presque disparue, devenue objet de collection ou objet de malheur (qui n’en a pas déjà rembobiné une avec un crayon à mine?), on la voyait en vente – vierge – au Jean Coutu à 5 $ le paquet de 50. On n’y croyait plus. Mais voilà que certains fous furieux, amoureux ou collectionneurs, ont ramené la cassette au goût du jour. Si les Lake of Stew ou Jérémi Mourand l’ont utilisée à leurs débuts (et dans les années 2000!), et même s’ils demeuraient un peu seuls dans leur bateau, ils ont peut-être contribué – à leur manière – à maintenir l’intérêt pour la cassette au Québec.

Sors ton ghettoblaster!

Récemment, Géraldine et Navet Confit reprenaient les pièces montées pour le spectacle des 10 ans de Bande à Part et décidaient de les enregistrer sur cassette pour créer Baiser avec un miroir. « Chez nous, j’ai une enregistreuse Fisher Price et je tiens un journal intime musical là-dessus.  On avait enregistré une pratique sur cassette et on trouvait que ça sonnait vraiment bien, l’espèce de son saturé», raconte Géraldine qui a aussi lancé un vinyle il y a quelques mois.

Ce son, plusieurs artistes semblent le rechercher dans le moyen de diffusion qu’est la cassette. On pourrait croire que seuls les adeptes du lo-fi et de la texture sonore soient attirés par ce mode de diffusion. Que nenni! « J’aime le son et l’esthétique du produit. », affirme Francesco De Gallo de Hobo Cult Records, une entreprise se spécialisant dans la production de cassettes de genre expérimental ou électronique. « Tu ne sais jamais ce qui va jouer la première fois que tu écoutes une cassette. Tu dois l’écouter au complet pour découvrir les sons cachés. J’aime surtout ce qu’on appelle un “jump-cut”. C’est quand la chanson coupe soudainement et qu’il y a une autre pièce qui commence tout de suite. Des fois ça crée un son bizarre… tu ne peux pas refaire ça sur CD. » Une singularité qui plaît à plusieurs, si l’on en croit la production faramineuse d’Hobo Cult.

Elle séduit en plus certaines étiquettes qui préfèrent habituellement le CD, comme Brise-Cul Records qui lancera, dans quelques jours, L’amour de la nature, nouvel enregistrement de Léopard et moi, groupe prog-noise ethnique ou psychédélique world beat, dixit le groupe lui-même. Selon Simon Delage, guitariste du groupe, la cassette était un choix évident pour ce quatrième né : « On nous a offert de le faire avec Brise-Cul. Le gars [Martin Sasseville] fait plutôt du CD, mais on pensait déjà à la cassette. On trouve que le CD, ce n’est pas un médium super beau et tout le monde s’en fout, ils l’écoutent dans leur iPod. [...] Pour nous, c’était évident qu’on ferait une cassette. C’était un trip sixties aussi. Il y a beaucoup d’éléments inspirés du krautrock.»

Objet de désir

Bien que le son semble intéresser certains groupes, d’autres sont fascinés par l’objet en soi. C’est le cas des fondateurs de Los Discos Enfantasmes (qui se spécialisent en musique électronique et expérimentale, mais qui ne s’y réduisent pas), Bernardino Femminielli, Jean-Sébastien Truchy et Riccardo Lucchesi : « La cassette, plus qu’un support sonore, est tout d’abord un merveilleux objet, beaucoup plus intéressant que le simple disque compact. On peut voir la cassette comme un vent de renouveau au plan visuel. Il faut cependant souligner qu’elle n’avait jamais complètement disparu. La cassette a toujours été utilisée dans la scène noise peut-être par nostalgie, mais sûrement aussi pour ce qu’elle permet en design (sur la cassette elle-même en plus de son emballage). Elle permet aussi de séparer à l’aide de ses deux côtés, des styles différents ou des groupes différents, et ce, dans une durée accommodant la musique qui s’y retrouvera. »

Petits et grands

Alors qu’on croyait que le retour de la cassette se limitait aux petits joueurs, à l’underground, voilà qu’on apprenait la semaine dernière que le géant Malajube décidait de lancer – en copies limitées, évidemment – une version en format cassette de leur nouvelle création à paraître en avril prochain, La Caverne « parce que les gars “tripent” sur les cassettes », confirme la relationniste de presse de Dare To Care qui produira ces objets de désir.

N’est-ce alors rien que ça, la cassette, aujourd’hui? Un « trip »? Oui et non, semble-t-il. Pour Ralph Elawani du groupe Shortpants Romance et de Vintage Violence Records, la cassette peut être autant un élément de découverte qu’un simple échange de bons services entre amis : « J’ai de bons souvenirs des cassettes que je passais des heures à faire pour mes amis étant adolescent; j’ai toujours aimé ce format parce que c’était entre la carte d’affaires et la contagion émotionnelle qui rend une amitié spéciale. C’est aussi le format tangible le plus compact. » Un format qui permettra à Vintage Violence Records de lancer une cassette intra-muros, dans un futur incertain : « Je veux le faire en cassette parce que ce sera beaucoup plus pour des amis et des échanges incestueux. On garde ça F.U.B.U.  (« For Us, By Us ») et le cochon est dans le maïs. »

Passé, vintage et autres

Il faut se rendre à l’évidence : la cassette n’atteindra certainement pas l’apogée qu’elle a connu dans les années 80. Pour Michel Monette, propriétaire de la défunte étiquette spécialisée en musique du genre métal, Warfare Records, la cassette est bel et bien chose du passé : « Il n’y a pas de “retour” de la cassette. La cassette est bien morte en tant que support physique. Aucune étiquette heavy métal reconnue manufacture des cassettes en 2011, seulement les usines de bootleg. Aucun artiste n’aurait avantage à faire ce type de produit… les fans ne possèdent plus de lecteur cassette en 2011. Ce produit est obsolète. Le CD est quasi parfait : prix, son, format, convivialité et présentation. Ceci dit, il est issu des années 1988 en montant et il a fait son entrée en trombe sur les tablettes au début des années 90. Il demeure le point de départ de l’ère digitale… il demeurera sûrement le dernier format physique disponible commercialement, côté produit commun et mise en marché. »

Si Monette se fait catégorique en ce qui concerne la cassette dans le monde du métal, un son de cloche semblable se fait entendre dans le monde du hip-hop, où la cassette a joué un très grand rôle dans les débuts du genre, selon les animateurs de l’émission spécialisée Ghetto Érudit qui sévit depuis cinq ans, d’abord à CHOQ, puis à CISM : « La cassette est un médium qui a toujours été très populaire dans le rap.», affirme Da, de Ghetto Érudit. « D’une part, ses faibles coûts ont favorisé le bootleg dans les années 80-90 et son accessibilité l’a placé comme médium de choix après les vinyles et avant le CD. [...] c’est surtout à cause des faibles coûts qui en découlent [NDLR : que la cassette était si populaire] puisqu’on ne peut se cacher que le hip-hop provient souvent des milieux défavorisés et où il y a peu d’intermédiaires. L’artiste est souvent celui qui vend sa musique directement dans les rues. » Anzoo, autre érudit, précise qu’« avant Internet, la cassette était un véritable instrument pour archiver la musique. Je connais beaucoup de rappeurs québécois qui me disent avoir des cassettes d’anciennes émissions de radio hip-hop qu’ils enregistraient le soir, notamment celle de la mythique émission Le Cachot à CISM. »

Cela dit, la cassette se fait rare dans le monde du hip-hop désormais, ne laissant en héritage que les mixtapes, cartes d’affaires pour plusieurs DJ qui y compilent des pièces à leur goût, y laissant leur marque par le fait même. Ces mixtapes n’ont conservé de la cassette que l’appellation puisqu’ils sont maintenant présentés sous forme de CD, lien de téléchargement ou autre.

Vive le Walk-Man?

Peut-on ainsi prendre au sérieux cet intérêt pour la cassette ou doit-on le considérer plutôt marginal? Selon Louise Girard, créatrice du feu-zine Sang Frais, « le format cassette est devenu un objet de collection beaucoup plus qu’un objet promotionnel! Bien des gens n’ont plus de lecteurs de cassettes! » Elle précise par contre qu’« on peut observer sur certaines tables de produits dérivés de groupes underground, des démos ou des albums en cassettes. D’ailleurs, leur effet fait toujours sensation auprès des nostalgiques! (Les amateurs de métal sont de grands collectionneurs et donc, de grands nostalgiques!) »

Dans l’équipe de Ghetto Érudit, on abonde dans le même sens… ou presque : « Le format de la cassette est tellement désuet qu’aucune compagnie ne sort des cassettes. Lorsque ça se fait, c’est en effet du DIY et c’est plutôt dans la mentalité “hip” de faire ressortir quelque chose que plus personne n’utilise. », explique Da. Anzoo rappelle aussi les belles années du Walk-Man, véritable révolution dans le monde de l’écoute musicale : « Personnellement, je crois que l’engouement pour les cassettes est tout simplement une autre vague qui puise dans le passé par quête d’originalité. Compte tenu des valeurs, de la technologie et du pouvoir d’achat, notre génération – celle qui comprend les gens nés dans les années 1980 – doit sûrement être l’une des plus importantes consommatrices de nostalgie sous toutes ses formes : films, images, looks, musique. »

De l’autre côté de la médaille, on voit plutôt la cassette comme un élément de création qui supplante celui de la collection. Simon de Léopard et moi, justifie l’emploi de la cassette comme médium de diffusion par la particularité sonore qu’elle permet et non par son côté « à la mode » : « De prime abord, on aurait tendance à dire que ça fait old school, c’est drôle. Mais avec du recul, en lisant un peu sur la qualité de la cassette et le son qui s’en dégage, on se rend compte qu’il y a beaucoup de raisons pour lesquelles on pourrait l’utiliser. Par exemple, au niveau sonore, c’est plus coloré qu’un CD, mettons. C’est un peu comme les gens qui préfèrent enregistrer numérique parce que c’est fiable, c’est propre, c’est clean. D’autres disent qu’ils préfèrent la chaleur et la couleur de la cassette. »

Chez Hobo Cult, Francesco confirme : « Pour moi et tous les labels avec qui j’échange, c’est un mode de vie. C’est tout sauf banal. Je ne pourrais pas commencer à compter toutes les heures que je passe à travailler sur le label. La cassette est un objet qui rassemble des gens. Il y a une scène de cassettes dans toutes les villes : c’est la communauté underground. Le retour au vintage, c’est juste de la “hype”. [...] C’est définitivement un produit de l’underground, mais il y a plusieurs niveaux dans l’underground. Tu peux faire de quoi de très homemade ou tu peux envoyer tes cassettes à des compagnies qui les enregistrent et qui impriment toutes les pochettes. Ça dépend si tu préfères le faire à la main, pour qu’elle reste un objet d’art ou bien qu’elle devienne un produit commercial. Je balance entre les deux… »

La génération « K7 »?

Si elle semble allumer des feux un peu partout, sans pour autant convaincre tous les artistes, producteurs et promoteurs du monde de la musique, serait-ce qu’elle s’adresse à une génération particulière? On a connu son âge d’or dans les années 80, mais certains étaient encore fanatiques du biberon, tandis que d’autres disposaient déjà d’une collection imposante de vinyles et cassettes.

« L’aspect générationnel est difficile à mesurer. », indique Jean-Sébastien de Los Discos Enfantasmes. « J’ai moi-même 35 ans alors que Bernardino en a 25. Malgré cela, nous avons tous deux fait une grave utilisation de la cassette, même si je croyais qu’elle aurait été moindre pour Bernardino puisqu’il fait partie de la génération du CD alors que moi, je fais partie de celle qui a vécu le changement de la cassette vers le CD. Je crois que pour être sûr de l’aspect générationnel, il faudrait attendre une génération qui ne connaitrait pas du tout la cassette et qui se tournerait ou non vers elle. »

Selon Nadia Houle et Virginie Valastro de Culture Country, les cassettes plaisent à tous : « En fait, il ne s’agit pas d’un retour de la cassette dans le country, mais bien une catégorie de personnes qui veulent continuer à acheter des cassettes. Plusieurs personnes âgées, surtout celles qui vivent dans des centres ou résidences, ne s’achètent pas de disques compacts puisqu’elles n’ont pas la chaine stéréo qui peut lire les CD. Donc, ce médium a toujours été présent. Par contre, il y a effectivement un retour auprès des jeunes comme il y a eu pour les vinyles. [...] Les gens du country ne suivent pas une mode, ils sont fidèles à eux-mêmes. Donc certains auditeurs de radio enregistrent encore leurs chansons préférées quand ils les entendent et d’autres sont rendus à acheter des mp3. Il est certain que le CD est le médium le plus utilisé par les acheteurs puisqu’ils sont de grands collectionneurs! »

Objet d’art et de collection, fantasme de jeunesse, « trip » d’un jour, travail quotidien, etc.; peu importe sa fonction, la cassette accroche un sourire inévitable (qu’il soit narquois ou sincère) et éveille les passions. Si elle semble vouloir se terrer dans l’underground, elle fait tout de même partie de l’histoire musicale d’une certaine génération. Aujourd’hui, elle paraît se prêter à certains styles plus qu’à d’autres, mais en fin de compte, elle aura influencé et porté la majorité des genres. Enfin, qu’elle soit de retour ou toujours présente, enterrée ou en marge, la cassette fait encore parler d’elle…

Peinture : Jo-Annie Larue
Photo d’Hobo Cult Records : Jane L. Kasowicz
12 commentaires
  • Jean-Nic
    21 mars 2011

    Très intéressant ton article, Julie :)

  • Pistov
    21 mars 2011

    Cassette, la seule facon d’écouter Stereo MC’s dans mon char.

  • Cath
    21 mars 2011

    J’aime les K7. Elles nous forcent à écouter un album de A à Z. C’est trop compliqué de sauter une toune avec le REW-FFWD. T’as pas le choix : tu mets ta cassette dans ton Walk-Man et tu l’écoutes au complet.

    Leur retour me rend heureuse. Et puis recevoir un mixtape en cadeau, avouons-le, c’est romantique ;)

    Bravo pour ce texte Julie!

  • andré péloquin
    22 mars 2011

    Good job, Ledoux! Pistov a crissement raison itou.

  • mick
    22 mars 2011

    Je trouve très dommage qu’on ne parle pas une seconde de Where’s that deerhead records, défunt label montréalais qui faisait des cassettes DIY depuis un bon bout.

    Un des fondateurs a maintenant la label « Désordre ordonné » qui vaut vraiment la peine d’encourager.

    http://www.myspace.com/wheresthatdeerhead
    http://www.myspace.com/desordreordonne

  • André Péloquin
    23 mars 2011

    Bonjour Mick,

    André Péloquin, rédac’ en chef de ce webzine « pas si pire pantoute ». Comment allez-vous?

    En ce qui concerne les « vous n’avez pas parlé d’untel », etc. (parce que je sens que le commentaire risque d’être récurrent), vous avez raison, mais on ne voulait pas transformer l’article en mémoire de maîtrise (ce qui serait un peu « lourd » à digérer sur un écran d’ordinateur), voilà tout.

    On se reprendra dans un autre article à ce sujet avec d’autres intervenants oubliés et/ou laissés sur le banc because manque de temps, taille du texte, etc. Entretemps, si vous avez d’autres suggestions, pistes, etc., ne vous gênez pas!

    À suivre! Promis!

  • André Péloquin
    23 mars 2011

    PS: Bardier, si tu nous envoyais une photo de toi en bedaine, ça irait plus vite pour la suite. Encore une fois: Promis! :-)

  • André
    24 mars 2011

    C’est vraiment, intéressant, ça m’a donné le gout de regarder ce qui se fait dans le domaine, puis j’ai trouvé le site de l’œil du tigre et je me suis acheté 2 cassettes. Malgré mes moyens assez réduit, j’ai quand même envie de continuer ma collection. Je ne sais pas qu’est ce qui m’attire vers ces vieux modes de diffusion, ça me donne l’impression de me rapprocher de ce que l’artiste veut exprimer. Même sentiment pour les vinyles. Des objets de collections.

  • [...] cassette et du mixtape dans divers styles musicaux pour le blog du Bang Bang. (Voir l’article ici) Voulant offrir une réponse convaincante et complète, mon frère et moi avons écrit nos [...]

  • Lou
    25 mars 2011

    Pour ma part, j’ai tellement de K7 à la maison! (environ 200) Je n’ai jamais tout racheté cette collection en CD! Le lecteur cassettes de mon système de son ne fonctionne même plus! Si je veux les écouter, je dois retourner à mon fidèle walk-man Sony jaune!

    Je ne peux me résoudre à me débarasser de mes K7. Je les garde en souvenir du bon temps mais j’ai presque tout en MP3 maintenant!

  • [...] le cadre de l’article paru il y a une dizaine de jours sur le pseudo/potentiel/oui bien sûr retour de la cassette dans nos vies, je vous offre les [...]

  • [...] titre puisque plusieurs étiquettes de cassettes (et non pas de disques) y seront. Qui c’est qui l’avait dit que la cassette était bel et bien de retour dans la culture populaire? Hein? [...]