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Tout le monde est ego

Huffington Post et cyber-narcissisme

Guillaume Déziel
10 février 2012

J’ai récemment eu l’occasion d’entendre la charmante Arianna Huffington lors d’une journée Infopresse. Celle qui, en 2005, a inventé ce qu’est devenu le plus grand «blogue des blogues de la planète» avait visé juste. À cette époque, elle avait déjà compris que tout le monde est ego sur le Web. En gros, elle a proposé au commun des mortels de publier des articles chez elle, sur son site, là où plus de gens auraient la chance de les lire.

Arianna a offert un petit espace sur le Web à quiconque voulait bien s’y afficher. Pendant que des milliers de personnes écrivaient des textes sur les pages du Huffington Post (le «HuffPo», pour les intimes), Google et les autres moteurs de recherches recensaient soigneusement les millions de mots-clés gracieusement attribués au nom de domaine huffingtonpost.com. Dernièrement, on comptait plus de 9000 blogueurs-collaborateurs sur le «HuffPo». Aujourd’hui, le trafic Web y tourne à pleine vapeur, tellement que le blogue des blogues a été vendu à AOL pour la somme de 315 millions de dollars US, l’an dernier.

Succès oblige, le «HuffPo» a ouvert ses portes au Canada anglais, puis aux Québec. Certes, depuis l’annonce de l’avènement d’un Huffington Post québécois, de nombreux boucliers se sont érigés chez les chroniqueurs et journalistes traditionnels, comme une vague d’indignation criant à l’esclavagisme… Un esclavagisme consenti, néanmoins. Faut-il le préciser.

Musique et Lettres : mêmes combats

Voyons voir la définition de MySpace sur Wikipedia : «Myspace […] est un site web de réseautage social fondé aux États-Unis en août 2003, qui met gratuitement à disposition de ses membres enregistrés un espace web personnalisé, permettant de présenter diverses informations personnelles et d’y faire un blog. Il est connu pour héberger de nombreuses pages Internet de groupes de musique et de DJs qui y entreposent et présentent leurs compositions musicales.»1

Or, si vous suivez bien, MySpace propose depuis 2003 aux artistes un pigeonnier en ligne. Un endroit où on peu proposer ses chansons en écoute. Un endroit où on met le fruit de son dur labeur à la disposition des oreilles des internautes, sans rémunération. Pourquoi cela a-t-il fonctionné? Par fierté. Par narcissisme. MySpace est, dans le pire des cas, l’endroit pour un artiste en musique «où il fait bon se voir»; dans le meilleur des cas, un endroit où on «se fait voir» et entendre. Et comme la technologie de MySpace proposait sans frais à des centaines de milliers d’artistes indépendants de faire écouter leur musique à tous et chacun, le concept a rapidement fait boule neige. Bon, après MySpace, il y en a eu d’autres, jusqu’à Soundcloud aujourd’hui.

Même si les sociétés de gestion des droits d’auteur (comme la SOCAN ou la SACEM) n’aiment pas que les sites comme MySpace fassent des revenus publicitaires sur le dos du contenu des artistes, ces derniers, pour la plupart, s’en foutent royalement. Une nouvelle tendance s’installe (vielle comme le monde, d’ailleurs) : celle de penser que la musique est faite pour être entendue. Point barre. Quitte à ne pas être rémunéré. Vous comprendrez que dans le meilleur des mondes, on souhaiterait tous que les sites comme MySpaces ou autres partagent leurs revenus avec les artistes qui les constituent.

Voyons maintenant la définition de Huffington Post sur Wikipedia : «The Huffington Post est un journal d’information américain publié exclusivement sur Internet fondé par Arianna Huffington aux États-Unis, Kenneth Lerer (en) et Jonah Peretti (en), et faisant appel à de nombreuses collaborations et sources externes. Le Huffington Post couvre un large éventail de domaines : actualité, politique, culture, divertissement, médias, religion, vie quotidienne, affaires, etc. Il a été lancé le 9 mai 2005, pour offrir une réponse « libérale » (au sens anglo-saxon, c’est-à-dire non conservateur) à d’autres sites comme Drudge Report1

À l’instar de MySpace, Le Huffington Post permet aux créateurs de textes de trouver un endroit achalandé où publier librement leurs articles, leurs humeurs et où partager leurs idées.

J’en conviens : il vaudrait mieux être payé pour écrire sur le Web. Mais mon métier n’est pas celui d’écrivain, ni de journaliste. Je suis gérant d’un band de musique. Et d’ailleurs, ce band ne cherche pas à tout prix à monnayer ses MP3, un bien dématérialisé qui ne se contrôle pas… comme du texte sur une page Web, par exemple.

À l’époque où des tonnes d’artistes en musique offrent leur musique gratuitement en écoute sur le Web, ou la donnent en téléchargement gratuit / au prix désiré sur Bandcamp.com­­­, il devient difficile de comprendre pourquoi les journalistes et écrivains de fortunes devraient s’abstenir de publier des articles dans le grand blogue des blogues. Il serait d’autant plus difficile de s’abstenir de publier des vidéos sur YouTube ou de s’empêcher de partager ses humeurs en 144 caractères sur Twitter.

Taper sur le bon clou

Si on peut penser que Le Huffington Post fait de l’argent sur le dos des créateurs de contenus, il y a bien pire : les fournisseurs d’accès Internet (FAI). Ils sont de petits postes de péage gourmands, donnant accès à un réseau qui, au fond, n’est fait que d’une série de tuyaux vides… archi vides, sauf le contenu que tous et chacun veux bien y mettre (à leurs propres frais). Les FAI empochent lorsque vous téléversez du contenu sur le Web; ils encaissent aussi lorsque vous y téléchargez du contenu. Ils chargent d’un côté et de l’autre du tuyau. Pour vous donner une idée, le géant canadien des télécommunications BCE a fait 642 millions $ de bénéfices nets dans les 3 premiers trimestres de 20111, soit le double du prix de vente du Huffington Post. Le CA$H coule à flot chez les télécoms.

À mon avis, le problème est bien au-delà du comportement du «HuffPo» qui, disons-le franchement, n’offre qu’une opportunité pour tous et chacun de publier un article dans un endroit fédérateur de lecteurs, de trafic. Le problème réside dans l’incapacité des créateurs de contenus de s’unir pour convaincre les FAI à partager leur gros profit graisseux; dans le manque de volonté politique de nos gouvernements d’ordonner aux FAI de partager leurs bénéfices.

Voilà pourquoi j’écris dans le «HuffPo», tout comme j’écris dans le Bang Bang et sur mon propre blogue. D’abord, par besoin de sortir mes idées de ma tête. De les voir s’afficher sur le Web. Par cyber-narcissisme. Puis par besoin de partager mes idées, mes points de vue. Par altruisme, peut-être. Surtout par besoin de contribuer, à ma manière, à cette révolution 2.0 que nous vivons à fond aujourd’hui.

10 commentaires
  • Simon Jodoin
    10 février 2012

    Cher Guillaume, j’ai l’habitude d’être parfois en désaccord avec de bons amis et contacts privilégiés au sein de mes collègues, mais je dois rectifier une de tes affirmations qui porte à confusion.

    Tu as écrit: « Voilà pourquoi j’écris dans le «HuffPo», tout comme j’écris dans le Bang Bang et sur mon propre blogue »

    Cette affirmation me semble erronée. Au BangBang, tu es payé pour écrire et tu bénéficies des autres avantages des pigistes contractuels.

    Voilà, en tout respect pour ta position, par ailleurs.

    Cela dit, ça te fera une belle jambe d’aller manifester devant les FAI pour des redevances sur les contenus alors que tu es justement en train de dire à AOL que les contenus, c’est gratuit…

    …Mais bon.

    S.

  • Mathieu Poirier
    10 février 2012

    Puisque tu sembles aimer Wikipédia, tu devrais peut-être aller lire la fiche d’AOL:

    « America Online (AOL) est une société américaine de services internet, ancienne filiale du groupe diversifié de médias Time Warner côté à la bourse de New York (New York Stock Exchange) sous le symbole AOL. »

    Le bon clou, hein?

  • Marc-André Mongrain
    10 février 2012

    Ce qui est indécent dans la situation du « HuffPo », c’est l’écart monstrueux entre les profits engrangés et les économies en salaire pour ceux qui créent l’élément de base du site.

    On ne parle pas d’un petit blogue qui ne pourrait survivre à une rémunération décente. On parle d’un géant qui génère de millions en profit à chaque mois.

    Si l’idée était vraiment d’offrir une plateforme de « visibilité », ce serait appréciable que le site en question ne fasse que les profits nécessaires pour payer les dépenses, dans l’esprit de partage d’Internet, non? Ne serait-ce pas digne de leur part d’offrir, au pire, des ristournes à leurs blogueurs sur tout ce qui se retrouverait à être du profit?

    Ça m’étonne toujours de constater à quel point des tas de gens sensés et raisonnables de mon entourage ne voient aucun inconvénient à mettre l’épaule à la roue à des mécanismes qui enrichissent des opportunistes bien nantis, bénévolement.

    Avouons-le, notre génération a un drôle de rapport au bénévolat. Jadis, on faisait du bénévolat pour venir en aide à des projets que l’on considérait importants mais qui n’avaient pas les moyens de rémunérer. Aujourd’hui, on accepte de se faire « bénévoler » pour nourrir notre nombrilisme et avoir plus d’attention sur sa petite personne.

    Et là, on se lancerait dans un débat trop long et ardu pour écrire sur le sujet. Je ne vois vraiment pas en quoi le cyber-narcissisme est un concept à valoriser.

  • André Péloquin
    10 février 2012

    D’un côté, y’a le cyber-narcissime, de l’autre y’a l’avalanche de commentaires qui pullulent sur les réseaux sociaux provenant de gens qui se disent déçus d’apprendre que monsieur X ou madame Y fait du bénévolat pour le Huff Po’.

    À une époque où le branding est de plus en plus important (pour le meilleur comme pour le pire), c’est aussi à considérer à mon humble avis.

    J’adore lire Guillaume, mais je ne le suivrai pas sur le Huff Po’, non pas par conviction, mais parce que le design du site est terrible. J’ai vu des pizzas all dressed avec un « design » plus convivial. Le contenu semble y être garroché sans grande considération. Ça en dit long…

  • Guillaume Déziel
    10 février 2012

    @Simon Jodoin

    Bonjour Simon, tu as tout à fait raison. Et j’admets mon erreur de ne pas avoir fait la distinction dans mon article entre le 0$ que je récolte au HuffPo v/s la paye qui vient du Bang Bang, pour un 750 mots minimum. C’est d’ailleurs un privilège de produire du contenu contre rémunération, en ces périodes de cyber-chamboulement !

    Donc, le répète : «Le Bang Bang paye ses blogueurs.» J’apprécie cela, bien évidemment, même si le montant reçu n’est pas suffisamment significatif pour ressembler à un début de gagne-pain. Pour ça, faudrait que je publie 30 fois plus chez vous… et je me mettrais à produire n’importe quoi, du remplissage, j’aurais l’impression de faire du fast-food pour les yeux, afin de livrer le tout avant 17h, à chaque jour. Non, la beauté de bloguer une fois par mois au Bang Bang, c’est justement d’avoir 29 jours d’inspiration pour 1 journée de rédaction.

    Le fait de recevoir une rémunération pour bloguer de la part du Bang Bang positionne ce blogue dans ma liste de priorités; cela m’incite à livrer un texte, de manière récurrente. Ceci dit, si je n’étais pas payé par le Bang Bang pour bloguer, si se n’était que sur une base volontaire, je crois que je bloguerais moins souvent ou, encore, je bloguerais ailleurs, comme sur mon propre site, où la paye se résume au trafic que mes propos attirent sur le Web. Ou, pourquoi pas, sur le Huff, où le trafic risque d’être encore plus élevé.

    Donc en résumé, Bang Bang paye. Ces confirmé. Pas beaucoup, mais quand même. Et ça provoque chez moi une sorte de discipline, d’assiduité, d’envie de livrer régulièrement. Remarquez, le HuffPo ne pourra pas m’écrire le dernier lundi du mois pour me rappeler de «ne pas passer tout droit» sur mon deadline de remise de texte. Parce qu’il y en a pas. C’est un peu ça qui différencie le Bang Bang du HuffPo : le sentiment d’appartenance.

    Gageons que le fait que je blogue sur le HuffPo va augmenter à terme les stats de mes articles sur le Bang Bang. Ça semble assez mathématique.

    Voilà.
    Guillaume

  • Guillaume Déziel
    14 février 2012

    @ Marc-André Mongrain
    Admettons que la source de financement derrière ton travail ne soit pas des plus «éthiques», ça ne ferait pas de toi quelqu’un qui n’ait rien à dire, n’est-ce pas? Et tu le dis si bien d’ailleurs Marc-André, alors pourquoi se priver de tes propos? ;)

    D’autre part, le cyber-narcissisme n’est pas un concept à valoriser; c’est un fait. Il existe et explique pourquoi les gens, comme moi, acceptent de «se faire bénévoler», comme tu le dis ci-bien. Je suis cyber-narcissique et vis bien avec ça. Je suis aussi cyber-réaliste, je crois. Maintenant, les modèles économiques devront se rebâtir autour de ces réalités, et non l’inverse.

    Enfin, je te dirais que ça fait du bien d’écrire dans un endroit où les commentaires arrivent de gens que je ne connais pas. Pour ma part, ça élargie les portes de ma perceptions, ça m’offre des points de vue différents. C’est ça, le partage des idée; c’est ça qui m’allume! Escroc ou non derrière.

    Cordialement,
    Guillaume Déziel (bien assumé).

  • Guillaume Déziel
    14 février 2012

    @ Mathieu Poirier
    À quand un wiki dédié en entier à «Mathieu Poirier»?

    G.

  • Guillaume Déziel
    14 février 2012

    @ André Péloquin

    Alors tu pourras me lire chez nous (http://www.guillaumedeziel.com) et sur le Bang Bang, un blogue aux valeurs éthiques qui laisse ses petits s’adonner aux débats d’idées chez ses gros voisins boulémiques. C’est ti-pas merveilleux, ça, une telle liberté?
    ;)

    Guillaume Déziel

  • André Péloquin
    15 février 2012

    Pfff! Je le fais déjà pis j’viens même de m’inscrire à l’infolettre. Un clique de plus pis je te stalk!

  • Guillaume Déziel
    15 février 2012

    @ André Péloquin

    Stalk?

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