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Mon chat s'appelle Paul SarrasinContrairement à ce que suggère le classique du cinéma américain de 1946*, le facteur ne sonne pas toujours deux fois. C’est que chez moi, la putain de sonnette est brisée depuis le temps des Fêtes. Mon postier, en conséquence, cogne. Pas qu’il vienne me voir souvent, Dieu merci, il est fréquemment porteur de mauvaises nouvelles. Mais mardi dernier, j’ai eu le droit à sa visite. 8h40. On cogne à la porte. « Mais qui est-ce? » (allumés comme vous l’êtes, vous avez déjà deviné que c’est le facteur). Je vais répondre. C’est habituellement ce que je fais lorsqu’on sonne/cogne, hormis le samedi matin quand des inconnus trimballant la revue Réveillez-vous s’exercent justement à le faire). - Patrick Dion? J’examine l’enveloppe. Gouvernement du Canada. « Fuck! Fuck! Fuck! » (je suis un homme de peu de mots). Je signe l’accusé-réception. Il y a quand même quelque chose de dérangeant à signer un « accusé » quand on sait qu’on n’est coupable de rien. - « Tenez, votre autre courrier », qu’il ajoute. « Sans rancune. » Est-ce que je déchire l’enveloppe illico et annihile totalement une relative bonne humeur qui commence à fuir comme une mauvaise couche de coton ou est-ce que je snobe carrément la lettre gouvernementale pour l’instant? Je jette un oeil sur le courrier régulier. Tiens, une enveloppe plus épaisse que les autres. Commission du droit de prêt public (CDPP). Oh! Serait-ce le chèque qui paie mes droits pour la présence de mon livre en bibliothèque?… « OK, du calme Dion. » C’est que plusieurs de mes compatriotes auteurs ayant déjà reçu un chèque semblable s’étaient étouffés devant le montant symbolique du paiement. Qu’est-ce qui m’attend? Un gros quatre piastres et quarante-quatre? Les priorités étant ce qu’elles sont, je décachète l’enveloppe contenant le cash en premier. Le gouvernement fédéral me l’arrachera probablement de l’autre main de toute façon, via courrier recommandé. C’est le chèque de la CDPP. Mais quelle n’est pas ma surprise de constater que la somme contient trois chiffres! Pas un chiffre suivi d’une virgule et de deux autres chiffres. Non non, trois vrais chiffres. On parle de centaines de dollars. Allez, on est entre nous et même si on se connaît peu, je vous le glisse amicalement à l’oreille. Mes droits de prêt public sont de 340$. Wow! Je suis un peu sous le choc, hébété, abasourdi, stupéfié, ahuri, sans voix (je suis un homme de peu de mots, mais une machine à synonymes). Je me calme. Évidemment, c’est beaucoup d’argent. En fait, c’est beaucoup plus que ce à quoi je m’attendais. Mais lorsqu’on se met à faire des calculs, la réalité est toute autre. Mon roman a monopolisé 4 ans de ma vie. J’exagère, je n’écrivais pas à plein temps. En collant bout à bout les heures investies, j’estime y avoir approximativement travaillé la moitié d’une année. Donc, 365 jours divisé par 2 égale 182 jours. Multiplié par 8 heures par jour, on arrive à un total de 1460 heures. Souvenez-vous de ce montant, il fera peut-être partie de l’examen final… Je calcule avoir écoulé environ 1400 copies de Fol allié. Je sais, je me confonds en approximation. C’est qu’un auteur est habituellement payé un an après la publication de son œuvre, et ce, même si elle lui a pris 10 ans à écrire. Certains auteurs établis peuvent parfois obtenir une avance à l’écriture, mais c’est rarement le cas pour une première publication. Je n’ai donc encore aucune idée du nombre exact de copies que j’ai vendues. Mais ça ne devrait tarder. Où en étais-je? Ah oui! 1400 copies (ce qui, soit dit en passant, est énorme au Québec). Le prix de détail suggéré de mon roman s’affiche à 23 dollars. Les auteurs obtenant habituellement 10% du prix de vente suggéré, je récolte 2,30$ par copie vendue. Donc, 1400 copies multipliées par 2,30$ égale 3220$. Si j’ajoute à cela le montant de 340 dollars de la CDPP, j’ai reçu, pour la publication de ce livre, un grand total de 3560$. En divisant par le nombre d’heures précédemment établi (1460, vous vous en rappeliez?), j’ai été rémunéré 2,44$ de l’heure pour écrire ce bouquin, soit quatre fois moins que le salaire minimum. Disons que j’examine ces chiffres sous l’angle du chroniqueur ou du journaliste. Il y a 48211 mots dans ce roman. À 3560$, ça revient à 7,4 cents du mot ou 18,50$ le feuillet. Sachant qu’un traducteur gagne environ 23 cents du mot, j’en viens à la conclusion que j’aurais dû écrire mon livre en anglais puis le traduire en français. Tant qu’à naviguer dans la transparence, la bande-annonce créée pour mousser la sortie du roman a coûté environ 2000$. De ce montant, mon éditeur a défrayé 700$. Si on met tous ces beaux montants ensemble, je suis mûr pour l’émission Naufragés des villes. Mais bon, la culture n’a pas de prix, n’est-ce pas? En tout cas, c’est ce que le gouvernement conservateur tente de nous faire avaler avec sa nouvelle loi C-32. Pas de prix comme dans zéro dollar. Maintenant, malgré tout ça, si c’était à recommencer, est-ce que je le ferais de nouveau? You bet your butt I would! Alors, payant le métier d’artiste? Malheureusement, la vision du bon peuple est biaisée par la réussite d’un minuscropique nombre d’entre eux. Mais combien d’acteurs, de musiciens, de peintres, de sculpteurs, de danseurs, d’auteurs se démènent et tirent le diable par la queue en mangent des beurrées de beurre de pinottes quinze jours par mois pour exprimer ce besoin primaire de créer? En 2006, on dénombrait 30200 artistes au Québec.** Qui d’entre vous est capable d’en nommer plus qu’une centaine? J’en entends déjà certains me crier à l’oreille que les artistes n’ont qu’à se trouver une job comme tout le monde et écrire, peindre, jouer ou gosser sur leur guitare à temps partiel, s’adonner à leur passion en grappillant les temps libres à gauche et à droite. Mais qui peut exceller dans un métier en n’y travaillant qu’une heure par jour? Y a-t-il une solution alors? Un artiste est-il pris à survivre en tétant constamment aux mamelles de l’état? Les maigres subventions accordées sont-elles les seules voies de salut? Et si c’est le cas, qu’est-ce que l’avenir nous réserve maintenant que nous sommes dirigés par des bureaucrates qui n’en ont visiblement rien à foutre de la culture? Si nos gouvernements cessent de subventionner l’art, comment allons-nous garder cette identité qui nous est propre, comment allons-nous nous distinguer des autres peuples, comment allons-nous apprendre à nous connaître? J’ai malheureusement beaucoup de questions et peu de réponses. Que voulez-vous, je ne suis qu’un artiste. *En fait, The postman always rings twice est un roman écrit en 1934 par James M. Cain.
** Cyberpresse, 5 mars 2009 Image: Flickr
9 commentaires
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NOUVELLES DU JOURCHRONIQUES
12 septembre 2011
« Winnipegisation » de Montréal? |
2 mars 2011
??? Et y’avait quoi dans la lettre recommandée???
))
3 mars 2011
Et finalement… y avait quoi dans l’autre enveloppe ?
3 mars 2011
Pis… Le gouvernement vous demandait 340$?
La solution serait elle de s’auto-publier, il me semble que les marges sont plus dans l’ordre des 70%…
4 mars 2011
Pat, 1) ça ne m’avait jamais frappé que tu t’appelais Dion, comme dans « OK, du calme Dion. » 2) pis, ton courrier recommandé, juste pour le suspense? 3) contente que t’aies 4 autres jobs parce qu’on n’aurait jamais eu le privilège de lire Fol Allié. MERCI POUR LES MOTS. xx
4 mars 2011
1) Hé oui.
2) Arghhhhhhh…
3) Merci à toi.
5 mars 2011
Stéphanie, c’est pas 70% mais plus 40%. Il faut calculer les frais d’impression et la distribution. Sans oublier la marge de 40% des librairies. Sur 20 livres vendus, c’est finalement pas la mer à boire. L’auto-publication c’est bien beau pour la liberté dans l’édition mais le secret pour faire de l’argent réside dans la distribution et la vente au détail. Ceci dit, j »essaierais même pas d’entrer chez Renaud-Bray pour qu’ils mettent mon livre sur les tablettes.
Max et Clau (pis Mo aussi coudonc), l’autre enveloppe contenait une magnifique lettre de révision d’un ancien dossier d’assurance-chômage. Depuis les dix dernières années, ils ne me lâchent pas d’une semelle et examinent tous mes dossiers: impôts, A-C, allocations familiales, name it. Ça m’arrive au moins une fois par année de me faire coincer dans la bande par un des ministères. Mettons que je suis assez écoeuré.
18 mars 2011
Merci Pat pour cette sensationnelle claque au visage. J’ai adoré ton esprit de dérision avec cette petite tranche de vie qui en dit long sur les « bonnes intentions » de notre gouvernement conservateur! Les chiffres font mal, mais que veux-tu, c’est ça être artiste!
21 mars 2011
Et l’auto-publication sur Kindle ?
https://kdp.amazon.com/self-publishing/signin
Tu gardes 70% des recettes, distribution électronique, on te lit sur Kindle, iPod, iPhone, iPad, pc, mac, alouette.
22 mars 2011
En passant, les traducteurs littéraires gagnent 18 sous le mot…