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Reportages et entrevues

Yamantaka // Sonic Titan : Le chaos et la lumière

Yamantaka // Sonic Titan : Le chaos et la lumière

BangBang
15 novembre 2013

Par Max Clark

Photo : Mark Edwards

Je suis arrivé tôt au Babylon Nightclub ce soir là. Écrasé dans un des sofas victoriens, sous la rougeur tamisée de la lampe posée près de moi, je regardais le sombre endroit s’emplir de sa faune hétéroclite habituelle. Je laisse mon esprit divaguer jusqu’à ce qu’un cri aigu et distordu perce mon tympan. C’est l’appel. Je relève mon corps doucement et m’avance lentement vers la scène basse où se sont discrètement installées les Blue Angels. Trois nymphettes masquées se crient des insanités et tapent frénétiquement leurs instruments de leurs petites mains survoltées. Mais c’est quand elles nous garrochent leur punk sale et halluciné que le choc est le plus brutal. Emplumées, empaillettées, visiblement défoncées, elles se la pètent solide. Comme entrée en matière, ça saisit.

Ensuite, c’est The Yips. Un groupe de rockabillies proprets connectent leurs instruments. Des rythmes convenus, quelques solos lancés exactement où on les attendait et une chanteuse à l’énergie castrée par sa nervosité. Sa technique vocale était formatée et sans relief, il y avait bien ce léger geignement à la Karen O au détour de quelques couplets, mais c’était trop peu, trop froid et trop prévisible pour allumer quoi que ce soit.

Et puis, finalement, la scène a mué, s’est transformée, déformée. Apparaissent un à un les membres du groupe Montréalo-torontois Yamantaka // Sonic Titan. Plusieurs sont absents, dont l’éclairagiste et le vidéaste qui se jouxtent habituellement au collectif en performance. Ce soir, il y a John Ancheta, un barbu au regard glaçant maniant guitare et basse en alternance; Brendan Swanson, un frêle pianiste en perfecto; Alaska B, une des deux moitiés du cerveau à l’origine du projet, imposante derrière sa batterie et la grande Ange Loft, qui se tient seule à l’avant. Tous nous regardent silencieux, le visage blanchi à la poudre de riz comme des kabukis, entourés d’un décor apocalyptique de mangas monochromes. Ensemble, ils entament une mélodie planante pour accueillir l’énorme démon de tissu monté sur de longues tiges qui traverse la foule d’un pas flottant et grimpe sur la scène. Écartant ses lourds pans de velours, Ruby Kato Attwood apparaît, toute menue, clochette dorée à la main. Lorsque délicatement, elle l’agite, la terre tremble, le cratère s’ouvre et la vague brûlante inonde la salle.

L’envoûtement prend prise, les têtes balancent mais les yeux ne peuvent cesser de contempler cette jeune femme en kimono qui, toute petite au centre de l’orchestre monstrueux, semble couver toute la force du monde. De longues pièces mariant, dans une transe psychédélique, la puissance lourde du métal et la délicatesse extrême des chants traditionnels asiatiques. Un son qu’ils ont eux-mêmes nommé le Noh-Wave en référence au théâtre Nô japonais, qui lie poésie, mime et danse traditionnelle. Et puis, il y a ce véritable pan de mur de cuir qu’est Ange Loft qui explose en grands chants amérindiens, en tambour chamanique battant et qui, levant ses poings fermés au ciel, pousse la vague à un point où il n’est plus possible pour personne d’y résister.

Ces visages peinturlurés sont énigmatiques, leurs yeux sont perçants, la foule est sous le charme. Seule la résonance d’un compliment lancé par un spectateur réussit à faire apparaître l’esquisse d’un sourire sur les lèvres d’Attwood, trahissant la charmante humanité de ce visage autrement figé dans l’incantation du grand démon duquel Loft porte maintenant le grand masque noir. Quand, au plus intense d’une envolée percussive, la petite chanteuse lève doucement sa main blanche, l’index et l’auriculaire dressés en « mano cornuta », c’est fait, nous sommes amoureux. Puis, c’est la fin, l’ensemble salue humblement et se retire en silence sous le tonnerre d’applaudissements et de hurlements. La faille se referme.

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