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Reportages et entrevues

Toronto International Film Festival : Entretien avec Theodore Ushev

Toronto International Film Festival : Entretien avec Theodore Ushev

Marie Mello
17 septembre 2012

Né en Bulgarie, Theodore Ushev est illustrateur, graphiste, artiste multimédia et… cinéaste, même s’il n’est pas tout à fait à l’aise d’employer ce terme. Pourtant, au cours des dix dernières années, il a réalisé à Montréal plusieurs courts métrages d’animation primés, dont le plus connu est Les journaux de Lipsett, présenté partout dans le monde et nommé meilleur film d’animation aux Jutra et aux Genie l’an passé. Dans le cadre du TIFF 2012, il dévoile sa dernière œuvre, Joda, un pamphlet en faveur de la libération de Jafar Panahi, un cinéaste iranien emprisonné pour avoir pratiqué son art.

Bang Bang : D’où est venue l’idée de faire un film engagé pour défendre les réalisateurs iraniens, et en particulier Jafar Panahi?

Theodore Ushev : En réalité, il s’agit de l’idée de Marcel Jean, qui est critique de cinéma et aussi directeur artistique du Festival d’Annecy. Il a demandé à plusieurs cinéastes d’animation, du Canada et d’ailleurs, de participer à une œuvre collective sur Jafar Panahi. Un projet sans budget, mais « de bonne volonté ». Il m’a appelé pour que je fasse un très court film, comme une petite annonce de 30 secondes. J’ai tout de suite accepté parce que j’adore les films de Panahi. J’ai commencé immédiatement et, comme il m’arrive souvent, le projet qui devait être très petit a pris beaucoup plus d’ampleur…

BB : Qu’est-ce qui a servi de point de départ pour aborder le sujet?

TU : Pour commencer Joda, je me suis mis à étudier intensivement la calligraphie persane, parce que l’animation est vraiment basée là-dessus. C’était important pour moi de comprendre, de faire beaucoup de recherche et d’exercices d’écriture. Tout est fait à partir des textes superbes de Rumi, un poète lyrique du 6e siècle. C’était ça mon vrai point de départ. Ensuite, j’ai eu l’idée que le film serait la lettre d’une femme destinée à une personne emprisonnée.

BB : Cette femme pourrait être une amoureuse, mais aussi une mère, une fille, une sœur…

TU : Le film ne le dit pas, et je voulais en effet que ça reste ouvert. Pour le contenu de la lettre qui est lue dans le film, j’ai fait appel à une amie d’origine iranienne. Je lui ai demandé de m’écrire quelque chose en farsi et elle m’a dit que ce serait très facile parce que son père est un ex-prisonnier politique et qu’elle lui avait écrit plusieurs lettres à cette époque. Ça m’a beaucoup inspiré et j’ai terminé en quatre semaines, avec une technique assez complexe que j’ai inventée spécialement pour ce film. Je suis parti de la calligraphie, que j’ai numérisée et retravaillée avec plusieurs logiciels et un pinceau particulier que j’ai créé.

BB : La commande initiale s’est donc vraiment modifiée en cours de route?

TU : C’est vrai que le film fait maintenant 3 minutes au lieu des 30 secondes prévues! Mais il fait quand même partie du même projet collectif, et je ne l’ai pas vraiment vu comme une animation autonome. Je n’avais même pas pensé la soumettre dans les festivals, donc j’étais très surpris quand on me l’a suggéré! Pour moi, ce n’est pas vraiment un film, c’est surtout une action politique. C’est aussi le premier projet que je fais en farsi, et le premier où je n’utilise pas de musique. Tous mes films y accordent une place très importante. C’était vraiment un gros défi pour moi, mais j’ai adoré l’expérience.

BB : Parmi les autres courts métrages de Short Cuts, celui-ci est vraiment à part parce qu’il utilise cet espace pour passer explicitement un message.

TU : J’y tiens beaucoup, et dans tous mes films je veux faire passer un message. Joda, c’est quasiment une affiche. Peut-être que c’est trop direct, mais je voulais vraiment dire les choses comme ça. Dans ce cas particulier, je me suis permis d’exprimer ce que je pense, de prendre position. J’adore le format du court métrage parce qu’il est parfait pour le faire. Je n’aime pas que les gens pensent que le court, c’est juste un tremplin pour faire du long, ou que ce sont des films de réalisateurs qui sortent de l’école. Pour le moment, faire du long métrage ne m’intéresse pas et je préfère faire des courts. Je n’arrête jamais, et je ne peux pas vivre sans en créer.

BB : Est-ce pour cette raison qu’il était important pour toi de dénoncer ce qui arrive à Panahi?

TU : Je trouvais ça important pour que les gens se souviennent que des choses comme ça se produisent encore aujourd’hui. Les réalisateurs iraniens sont encore en prison. On en parle moins, mais il ne faut surtout pas l’oublier.

Le film de Theodore Ushev sera présenté dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma qui se tiendra du 10 au 21 octobre. Trois autres films du Projet Jafar Panahi y seront aussi présentés. Produite par Marcel Jean et Galilé Marion-Gauvin, cette initiative réunit une dizaine de grands cinéastes de l’animation ou du cinéma expérimental qui ont accepté de travailler gratuitement pour réclamer la libération de Jafar Panahi, le réalisateur Iranien condamné à une peine de six ans de prison et vingt ans d’interdiction de faire des films, de voyager ou de donner des entrevues. Le festival accueillera les quatre premiers films de ce projet : La cage de Pierre Hébert ; Des femmes libres de Francis Desharnais ; Free Speech de Steven Woloshen ; Joda de Theodore Ushev. Les films seront présentés en alternance devant les programmes de courts métrages lors du festival. Le Projet Jafar Panahi est appelé à se développer jusqu’à la libération du cinéaste.

tiff.net

www.nouveaucinema.ca

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