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Reportages et entrevues

The Rural Alberta Advantage @ Ritual Nightclub – Feu de prairie

The Rural Alberta Advantage @ Ritual Nightclub – Feu de prairie

BangBang
31 janvier 2014

Texte : Max Clark
Photo : Joey Fitzmaurice

Dimanche soir, la ville est morte. Les mains dans les poches, j’avance lentement à travers les ruelles orangées. Sur le trottoir gelé, la file est longue. Elle s’enfonce dans un escalier sombre, longeant les vieilles affiches écornées et les trous dans le gyproc. J’ai la tête qui viraille.

La salle est bondée. Accoté sur le bar usé, je regarde cette jeune femme finir son set. Toute menue derrière sa grosse Tennessee Rose, Rebekah Higgs livre son petit cœur à une foule qui la regarde du coin de l’œil. Les yeux fermés, elle laisse couler sa voix de miel. Une petite fille de la campagne, sur la route, qui fait face au monde entier. J’aurais envie de la prendre dans mes bras, de lui dire que tout ira bien. C’était tendre, ludique, empreint d’une profonde vulnérabilité. La petite a du talent.

Dès qu’elle se retire, la foule se masse devant la scène et ne bouge plus, elle est prête. Les trois membres de Rural Alberta Advantage montent sur la scène une demi-heure plus tard, le sourire en coin, lançant quelques coups d’œil timides par-ci, par-là. RAA c’est la voix de Nils Edenloff, un rouquin en chemise propre avec sa guitare acoustique, celle d’Amy Cole, grande brune derrière son clavier et de Paul Banwatt à la batterie.

Leurs pièces sont poignantes. Ils chantent les relations que l’on sait vouées à se perdre, les passions adolescentes tuées par les saisons qui se bousculent. Ils chantent leur coin de pays, les plaines asséchées, les villages d’agriculteurs dépressifs et les aléas des jeunes amoureux désabusés qui se cachent dans les granges.

Lui, il a la voix nasillarde, on la sent poussée du creux de sa gorge avec toute la force et l’urgence d’une étreinte qu’on ne veut plus lâcher quand la nuit s’achève et que l’aube qu’on n’avait pas vu venir, nous fait mal aux yeux. Elle, c’est tout en douceur, ses grands yeux bruns fixés dans un coin de la salle. De temps en temps, elle pousse un peu son clavier et pose un petit xylophone à sa place. C’est là qu’elle sourit, tandis que, du bout de ses longs doigts, elle laisse doucement tomber ses baguettes sur les touches métalliques. Des notes comme des petites gouttes de rosée sur la garnotte. Je souris avec elle.

Dans l’autre coin, Banwatt est une véritable bête derrière son drum. Ses rythmes sont super rapides, agressifs, mais aussi profondément créatifs. Rien de préconçu, toujours la petite passe pour surprendre. Assis de côté, bizarrement penché au-dessus de son hi-hat, le sourire fendu jusqu’aux oreilles, il se défonce. Comme si ça ne suffisait pas, Cole aussi a, à ses pieds, un floor tom sur lequel elle frappe joyeusement avec des gros maillets quand le rythme s’alourdit.

Des harmonies de voix, des claviers qui se chevauchent (Edenloff en joue aussi), des percussions qui se dédoublent. C’est le son d’une gang tissée serré qui fait du folk agricole détrempé de la rage du punk de rang. Et des balades, des balades tristes à serrer la gorge. De la peine, de la hargne, de la résignation, parfois un voile d’espoir caché derrière. Mélancolie du parfum d’une ancienne, des lèvres de la prochaine, un frisson, une crampe. Mon cœur qui pompe au rythme du bass drum, immobile dans la foule qui crie comme une malade. A la dernière note, je me sens serein, émotivement vidé, mais bien.

Une bouffée d’air, un soupir, une cigarette et une jasette, assis sur la table de merch avec le groupe qui, avec la sortie de son troisième album, s’apprête à trimballer l’Alberta rurale sous les gratte-ciels des métropoles de la grande Amérique. De l’avenir.

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