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Suoni Per Il Popolo 2013 : Musique vivante

Suoni Per Il Popolo 2013 : Musique vivante

BangBang
4 juillet 2013

Par Alex Pelchat

Année après année, le festival Suoni Per Il Popolo propose des concerts et des évènements de haut calibre, avec une attention particulière pour les artistes touchant à la musique expérimentale.

Les Suoni se déroulent durant les trois premières semaines de juin, principalement à la Sala Rossa et à la Casa del Popolo, mais également dans une panoplie de salles, de la Brasserie Beaubien à la SAT, en passant par l’Usine C. Avec plusieurs concerts à l’horaire chaque soir, en plus d’une variété d’ateliers et de projections, le festival peut aussi bien plaire aux fans de rock expérimental qu’aux jazzophiles ou aux irréductibles passionnés de noise.

Encore davantage qu’à l’habitude, les Suoni ont compté sur une programmation remplie d’artistes bien établis tels que Peter Brötzmann, Ken Vandermark, Joe McPhee, Joe Morris, William Parker, ainsi que des membres de The Ex et de Wolf Eyes, tout en faisant place à de jeunes musiciens à la notoriété grandissante comme Colin Stetson et Nate Wooley.

Présenté dans les premières journées du festival, le concert du quatuor Oso Blanco fut l’équivalent musical de l’explosion d’une bombe sur la scène de la Casa del Popolo. Le tout nouveau groupe fit salle comble en grande partie grâce à son saxophoniste, le chouchou des mélomanes du Mile-End, Colin Stetson, un musicien connu autant pour son oeuvre solo grandement acclamée par la critique que pour ses collaborations avec Arcade Fire et Bon Iver. Sur scène avec Stetson se trouvait le batteur free Ryan Sawyer, Nate Wooley, un trompettiste amplifiant sa trompette pour lui donner un son plus électrique et plein de distortion, ainsi que C. Spencer Yeh, violoniste bien connu dans la scène noise américain. Stetson, Wooley et Yeh comptant tous sur une amplification électrique de leurs instruments, la performance du quatuor fut d’une intensité rarement entendue en concert, et ce, de la première à la dernière note. Maîtrisant parfaitement des techniques étendues fascinantes pour leurs instruments respectifs, les musiciens se rangèrent tous derrière un objectif commun, celui de créer un chaos à peine contrôlé. Ce fut un succès!

Bien qu’ayant surtout fait ses traces au sein du groupe noise-rock Harry Pussy, Bill Orcutt est aujourd’hui l’un des guitaristes de musique expérimentale les plus acclamés. Depuis son retour sur les planches, il collabore régulièrement avec le prodige de la batterie Chris Corsano, un batteur reconnu autant pour son travail avec Thurston Moore que Björk! Ensemble, les deux ont offert un duo explosif, jouant à un rythme effréné et avec un volume très élevé. Orcutt s’est développé un langage en improvisation qui touche autant au solo déchaîné bien punk rock qu’à un son blues plus posé mais qui flirte toujours avec la dissonance. Bien que redondant après un certain moment, le duo aura quand même épaté les festivaliers grâce à son énergie contagieuse et la virtuosité de ses deux musiciens. Un set plus court aurait sans doute été plus efficace.

Décidément, ce fut l’année de la guitare pour les Suoni. Aucun spectacle n’a autant fait parlé que celui qu’a offert Lean Left, un super-groupe européen comptant sur les deux guitaristes du groupe de punk rock expérimental The Ex, Andy Moor et Terrie Ex, le puissant saxophoniste Ken Vandermark, et le  batteur presque métal Paal Nilssen-Love. Durant l’heure qu’a duré le concert du quatuor, Nilssen-Love et Vandermark ont offert une fondation rythmique lourde et complexe aux deux guitaristes néerlandais, qui ont de leur côté donné une performance unique à la guitare. Moor et Ex ont présenté leur langage peu orthodoxe pour la guitare, créant des motifs rythmiques complexes et développant des textures dissonantes à l’aide de vieilles guitares désaccordées à trois ou quatre cordes. Ce concert, situé quelque part entre le punk rock et la musique free, fut un moment marquant du festival. C’était la chance d’être témoin d’une chimie hors pair entre improvisateurs et de pouvoir entrer le monde unique et bizarre de Moor et Ex.

Dans un registre complètement différent, le guitariste américain Joe Morris s’est produit à la Sala Rossa en trio avec le batteur Charles Down et un invité régulier des Suoni, le contrebassiste William Parker. Joe Morris roule sa bosse depuis les années 1980 dans le milieu free jazz. Il est l’un des rares guitaristes free à s’éloigner de la dissonance et des techniques étendues, proposant plutôt un son “propre” et technique mais avec un jeu aux structures bien particulières. Avec une section rythmique solide et qui swing, Joe Morris se permit de longues envolées mélodiques rapides mais plein de détours inattendus. Morris évolue dans le free jazz avec une approche différente et les deux musiciens l’entourant ont bien su lui donner les moyens de présenter son monde bien à lui.

Le Suoni Per Il Popolo a réussi un coup fumant en présentant le retour de Guy Thouin et de son nouveau groupe, le Nouveau Jazz Libre du Québec. Thouin fait partie des innovateurs de la musique québécoise, ayant joué dans le mythique Quatuor de Jazz Libre du Québec, premier groupe free jazz du Québec, qui joua avec Robert Charlebois, l’Infonie ainsi que dans le légendaire Osstidcho. Pour sa performance aux Suoni, Thouin s’est entouré des saxophonistes Brian Highbloom et Ramon Torchinski, avec lesquels il a offert un mélange de nouvelles improvisations ainsi que des compositions très Ornette Coleman du QJLQ. Ce fut un plaisir de voir ces vieux routiers présenter un jazz énergique et surtout bien enjoué. Thouin possède un solide jeu à la batterie qui rappelle la tradition du free jazz américain des années 1960 et son apport en tant que leader fut bien pertinent.

Puisque la majorité des concerts présentés par le festival comptent sur une première partie, les festivaliers eurent la chance de faire de belles découvertes. Un groupe à surveiller sera Tiger Hatchery, groupe du Midwest américain comptant habituellement sur un guitariste, un saxophoniste et un batteur. Dû aux chaleureuses douanes canadienne, le saxophoniste du trio ne put se rendre à Montréal. Le groupe a cependant pu compter sur deux invités de taille, le guitariste Alex Moskos de Drainolith et John Olson de Wolf Eyes. Le groupe a offert un set de pure folie, rappelant une version punk rock du légendaire groupe de free jazz Last Exit. Également mémorable fut la performance en première partie du concert Orcutt/Corsano de Sam Shalabi et Philippe Lauzier. Connu en duo sous le nom de Losing Control, les deux montréalais ont offert un set d’improvisation free tout en nuance et en beauté. Le jeu déjanté et tout en textures de Shalabi fonctionnait à merveille avec le style unique de Lauzier, qui est quelque part entre l’avant-garde européen et le son expérimental du Downtown New York des années 80.

Malheureusement, ce ne fut pas tous les grands noms du festival qui offrirent des performance mémorables. La collaboration entre Peter Brötzmann et Joe McPhee, deux musiciens jouant pourtant ensemble depuis des années, n’a pas donné un concert très intéressant. Brötzmann est certes l’un des meilleurs saxophonistes jouant encore aujourd’hui et il joua ce soir-là avec la puissance à laquelle il nous a habitué. Malgré tout, McPhee et lui ont semblé peiner à se rejoindre. Leur performance ressemblait même par moment à deux performances solo, McPhee se retirant constamment pour attendre que Brötzmann lui tende une perche.

Jouant ensemble dans Wolf Eyes depuis 2000, Nate Young et John Olson présentaient leur duo Stare Case à la Casa del Popolo. Bien que Olson ait donné une performance endiablée avec Tiger Hatchery, il offrit une performance d’un ennui mortel avec Young, se limitant surtout à jouer des maracas et à manipuler une boîte à feedback. De son côté, Young s’est surtout concentré sur une basse électrique, chantant à l’occasion. Pour ces deux musiciens collaborant régulièrement ensemble avec Wolf Eyes, l’un des groupes les plus créatifs et polyvalents qui soit, ce fut une performance plutôt terne, dénuée de quoi que ce soit d’engageant.

Le concert d’Ensemble Supermusique, un ensemble comptant sur une dizaine d’improvisateurs montréalais bien établis, fut aussi une grande déception. Si leur dernier projet Bruit Court-Circuit semblait une réinvention pour cet ensemble, Pour ne pas désespérer seul fut un concert prévisible qui ne comptait malheureusement pas sur des compositions intéressantes et qui ne permettait pas aux festivaliers d’entendre la virtuosité de nombreux membres de l’ensemble.

Alors que les programmateurs des grands festivals montréalais organisés par Evenko et Spectra se réfugient de plus en plus vers une programmation prévisible et traditionnelle, l’équipe du Suoni réussit avec brio son pari de présenter des artistes établis et des artistes de la relève qui proposent des concerts étonnants et créatifs, ancrés dans l’expérimentation. Le festival du boulevard Saint-Laurent est encore un des secrets bien gardés de Montréal mais la qualité de sa programmation est telle que ce ne sera bientôt plus le cas!

Photo Terri Ex : Pierre Langlois

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