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Tout le monde est ego

Québec sous désordonnance

Québec sous désordonnance

Guillaume Déziel
9 octobre 2012

Depuis que j’ai quitté mon Sherbrooke natal, je suis un « sans-abris » de notre système de santé. Voilà 17 ans que j’habite à Montréal. Dix-sept années à errer d’une clinique sans rendez-vous à une autre. Durant toutes ces années à Montréal, je n’ai toujours pas trouvé de médecin de famille. Enfin presque… J’en ai eu une, en 2008. Une femme médecin, que j’avais bien l’impression d’avoir trouvée pour la vie. Cette docteure donc, je l’avais attrapée suite à un large appel à l’aide, lancé à la collectivité par mon statut Facebook. C’était en 2007. Même s’il fallait que je traverse le pont vers St-Lambert pour la consulter, j’étais bien heureux d’avoir mon médecin de famille pour superviser mon état de santé.

Et puis, elle m’a largué là l’année suivante, partie pour aller travailler en Suisse… Sans doute que les conditions de travail étaient plus reluisantes là-bas ! Enfin.

De nouveau laissé à moi-même, j’ai parcouru les rendez-vous sans rendez-vous et tenu registre de mon cas. Rendez-vous après rendez-vous, d’une clinique à l’autre, je demandais toujours copies des dossiers qui s’ouvraient devant moi. La joie… Tant bien que mal, j’ai tenté de me transformer en centre d’archives de ma propre santé.

Mais voilà que lors de mon dernier rendez-vous à la clinique Plateau Mont-Royal, j’ai eu droit à l’ouverture des portes du temple de la médecine spécialisée. Dans un autre établissement, un médecin spécialiste m’a rencontré et m’a donné une ordonnance de prise de sang. Débute alors mon aventure de la «désordonnance québécoise».

L’ordonnance désordonnée

Ordonnance en main, je me suis donc pointé à l’hôpital Notre-Dame afin d’y laisser quelques globules. À côté de son poteau de sérum, un malade prend du soleil à l’entrée de l’hôpital. Il fume une bonne cigarette en posant le doigt sur sa trachéotomie pour mieux pomper… Une fois à l’intérieur, je demande le chemin vers le centre de prélèvement au garde de sécurité. Ce dernier m’indique la direction. Une fois rendu, on me demande ma carte d’hôpital. – Non, monsieur Déziel, pas votre carte d’assurance maladie, votre carte d’hôpital ! – Heu… j’en n’ai pas… On m’indique le secrétariat où ils fabriquent la carte en plastique bleu au relief révélant les informations de mon dossier… de cet hôpital. Puis je retourne au centre de prélèvement, en attrapant un peu de Purel au passage.

De retour au centre de prélèvement, on me donne 35 minutes d’attente. Pas de problème, j’ai mon laptop et ma connection 4G via mon cellulaire; je pourrai travailler, comme au bureau, pensai-je. Ça passera plus vite. «Monsieur Déziel, salle 2», retentit des haut-parleurs, d’une voix rappelant le ton d’une “directrice d’école” ou d’une sœur grise roulant ses « r ». Un timbre de voix ressemblant étrangement à celle de l’ex-ministre Michelle Courchesne.

Pendant que l’infirmière me plante l’aiguille dans le bras, je lui pose innocemment les questions suivantes : «Savez-vous pourquoi ça prend une carte d’hôpital spéciale pour venir ici? Et pourquoi donc ne prenez-vous pas uniquement que la carte d’assurance maladie pour l’accès à mon dossier?».

Aidée de ses 23 années d’expérience dans cet hôpital, elle me répond simplement que ça serait bien utile d’avoir un dossier centralisé par patient, mais que le système informatique de son hôpital n’est pas «connecté» à celui des autres hôpitaux. Remarquez, 10 minutes plus tôt, j’étais connecté sur le monde dans la salle d’attente… mais bon. L’infirmière a rajouté que le dernier gouvernement avait souhaité mettre en place un dossier médical informatisé… mais en vain.

Cette gentille infirmière a aussi relevé le fait que la feuille d’ordonnance de prélèvement sanguin n’est toujours pas universelle. Présentement, chaque clinique, voire chaque médecin, a sa petite feuille à cocher bien à lui, probablement créée par la secrétaire, dans un document Word. Bien sûr, chacune des feuilles d’ordonnance offre l’info nécessaire; mais jamais présentée de la même manière… Bref, les préposés à l’admission du centre de prélèvement passent un temps fou à comprendre la nouvelle version de la petite feu-feuille d’ordonnance, d’un patient à l’autre.

L’agonie du dossier médical informatisé

En 2007, je me souviens que l’ex-ministre de la santé Philippe Couillard parlait déjà de créer un dossier médical centralisé. Le projet devait être achevé pour 2010… Après avoir engouffré plus d’un demi-milliard de dollars provenant des deniers publics, ce projet n’a encore abouti sur rien. Entre-temps, Google a pourtant eu le temps d’inventer le cloud, proposant des dossiers et documents partagés publiquement ou limités à certains utilisateurs pré-déterminés; Des fichiers de traitement texte ou des feuilles de calcul en ligne partagés, des outils de création de formulaires et de sondages, etc… Et tout ça, accessible gratuitement pour les particuliers; à faible coût pour les entreprises et les institutions. Google a même eu le temps de créer le service Google Health qu’ils ont ironiquement dû fermer, faute d’utilisateurs ! Et, pendant ce temps, le gouvernement Charest semble avoir réussi le coup de maître de dépenser l’équivalent de 63,25$ par Québécois pour un système informatique qui n’a jamais été livré…

Question idiote: Est-ce que la «construction informatique» devrait, elle aussi, être passée au peigne fin par la Commission denquête Charbonneau ?

Voici de petites nouvelles pour Réjean Hébert, fraîchement nommé Ministre de la Santé (et des Services sociaux et ministre responsable des Aînés) : la technologie pour créer un dossier médical informatisé existe et elle est gratuite, en plus. Ça ne m’a pris que 30 secondes de navigation sur le Web pour dénicher cet outil de création et de gestion de dossiers médicaux informatisés. Il est OpenSource, à usage international, multilingue et gratuit !

Aujourd’hui, il est possible que quiconque ayant accès à Internet au Québec puisse créer, partager et/ou consulter un document en ligne. Je pourrais déjà me créer sans frais mon propre dossier de patient décentralisé en utilisant Google Docs et le partager avec mon médecin de famille (il existe dans mes rêves!). Or, si je suis capable de créer un document de traitement de texte en ligne et de le partager avec mon médecin, ce dernier peut tout aussi bien créer un dossier en ligne à mon sujet et le partager avec tous les médecins du Québec. Un jeu d’enfant… Et pour très peu de frais.

Je peux aussi vous concevoir une belle feuille d’ordonnance de prélèvement sanguin ou d’urine universelle si vous voulez, l’héberger sur un cloud en format PDF et y donner un accès en téléchargement à tous les médecins du Québec. Vous n’avez qu’à me donner leur courriel respectif pour me permettre de leur partager ce document. Ce n’est pas sorcier!

Bref, pour en revenir à ma gentille infirmière de 23 ans d’expérience, elle vit dans un monde de problèmes où des solutions sautent aux yeux. Sauf que personne ne daigne demander l’avis des gens sur le terrain, selon elle. Elle prétend que les décisions se prennent dans des bureaux de fonctionnaires qui ne descendent jamais sur le plancher pour voir comme ça se passe, pour parler avec les intervenants de premier niveau, pour comprendre les problématiques et écouter les solutions possibles, provenant de la base concernée.

Mon système de santé est visiblement malade. Et pourtant, à l’ère du partage, de l’accès instantané, du cloud et de l’OpenSource, l’antidote est réellement à la portée de notre société. La technologie informatique pour réhabiliter les communications de notre système de santé existe et est déjà accessible, à très faible coût. Vraisemblablement, il ne manquerait plus que la volonté politique pour mettre tout ça en place. Le gouvernement de Charest n’a pas réussi à y parvenir en 9 ans… Souhaitons que le nouveau gouvernement Marois réussisse !

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