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Chroniques Semi-automatique

Nous sommes Carles

Nous sommes Carles

André Péloquin
19 février 2012

Parodie pour certains, terrorisme pour d’autres, le blogue Hipster Runoff fascine depuis sa mise en ligne en 2007. Espace animé par Carles, un personnage crée par un blogueur qui – malgré tout l’intérêt suscité par sa création – préfère demeurer anonyme, Hipster Runoff (ou HRF pour les initié(e)s), alterne entre des potins à saveur « indé » (« les filles des Vivian Girls participent à une croisière musicale ! On a les photos en bikini! », etc.) et des épiphanies controversées (Animal Collective est le U2 de la génération Internet). Bien que la blague soit soulignée à gros traits – la plume de Carles allant même jusqu’à tenir du texto -, elle fait tout de même réfléchir. Hipster Runoff est un mal nécessaire, un monstre de Frankenstein créé de toutes pièces par des années de complaisance, de traque du « next big thing » et – comme son nom l’indique – une « glamourisation » d’un style de vie qui n’en est pas un (être un hipster).

Pas encore un billet sur les hipsters!? Ou si peu…

Primo, non, on ne reviendra pas sur le cas des hipsters. Je l’ai déjà fait ailleurs et, comme le dicton le dit, si Marie-Claude Lortie, Hugo Dumas ou un autre chroniqueur de La Presse pousse la note, ça n’a plus sa place ici (sauf exceptions, bien sûr). N’empêche, le blogue culturel  – souvent à la source de ces gens sans âmes qui se définissent comme étant des « hipsters » ou des « boulimiques de culture » dans leur biographie Twitter – a muté au fil des années.

D’un ramassis de journal de bord cumulant les bons coups de sessions d’écoute ou encore les aventures de périples d’une salle de spectacle à l’autre (Rock N’ Doudou demeurant la référence locale, même à titre posthume), le blogue culturel est maintenant considéré comme un outil promotionnel à part entière, voire la première étape dans un plan de développement de carrière. D’où la création de « teasers » vidéos et autres « bonbons » du genre. Pire encore, nous nous inclinons, au nom de notre réputation, de notre marque de commerce ou encore du  « scoop », sans trop réfléchir, en montant en épingle quiconque aura une toune qui ressemble vaguement à une autre qu’on aimait bien et qui a un vidéoclip léché, alternant entre des images de filles nues (mais « indie », car elles ont les cheveux en bataille!), de garçons à la barbe de trois jours qui en grillent une (anarchie, man!) ou d’images de vieilles bicoques prises à l’aide d’un quelconque filtre rétro d’app photo iPhone (Ah! Douce nostalgie!). Bref, du contenu quasiment étudié pour plaire à la gent blogueuse. Je le sais, car j’en suis!

Bien sûr, s’arrêter sur un exemple local serait une tâche aussi ingrate qu’ardue, mais, surtout, biaisée. Le catapultage de David Giguère vers le mur du « Ouin, c’correct… »? Le nouveau « single » un brin n’importe quoi de Radio Radio? Ou encore la nouvelle pièce – aussi oubliable que kitsch – de Fanny Bloom? Aucun choix ne fera l’unanimité. Pire encore, vous rétorquerez « Hey! Tous les goûts sont dans la nature, Péloquin! », et, malheureusement, vous aurez raison (puis, pour être mesquin, vous mentionnerez que j’ai des goûts de marde, que je suis un gros jaloux ou alors que j’en pince pour la musique ska et je vous répondrai que votre mère aime aussi le ska et que c’est ce qu’on écoute quand je la bourre et, bien que notre échange sera « payant » côté clics, il ne sera pas très édifiant pour quiconque, alors passons). Toutefois, un cas international – qui a d’ailleurs marqué la petite histoire d’Hipster Runoff – demeure : Lana Del Rey.

Pas encore un pavé dans la mare Lana Del Rey?! M’ouin, désolé!

Dévoilée en juin 2011 grâce à son fameux single « Video Games », Lizzie « Lana Del Rey » Grant recevait – quatre mois plus tard – le prix du « Next Big Thing » lors du gala annuel du magazine Q. 4 mois! Une toune! ‘Faut le faire! Après une série de billets de blogues incendiaires plombés par quelques prestations « correctes, sans plus » selon Rolling Stone Magazine, Lana a connu le bide qu’on connaît à Saturday Night Live suivie d’une volée de critiques affreusement drabes de son premier disque.  Que s’est-il passé? Est-ce que les blogueurs se seraient un peu trop énervés (encore une fois)? Pire encore, est ce que les grands médias et autres institutions du genre se seraient joint à la parade sans trop se renseigner?

HRF soulignera d’ailleurs cette « trahison » de la blogosphère avec l’humour fielleux qu’on lui connait en renommant son site le « Lana Del Report » tout en rapportant maladivement les moindres faits et gestes de la vamp blonde (en plus des critiques et de l’actualité l’entourant, bien sûr), tel un Chris Crocker défendant sa nouvelle Britney avec la passion qu’on lui connaît.

Et puis après?

Alors que le fameux Carles écoule des t-shirts soulignant son anonymat tout en détournant son attention vers Justin Vernon de Bon Iver, on peut se demander où est la logique dans cette démarche mi-drôle, mi-mercantile. Pourquoi parodier l’adulation envers un artiste, puis vilipender un autre chanteur pour ensuite fourguer des gaminets? Et si, justement, c’était ça la démarche? Lorsque nous mettons en ligne le dernier « single » du « next big thing », est-ce vraiment par extase? Par découverte ou pour se flatter un peu l’égo? Un peu des trois (et même plus), bien sûr, mais ces pratiques ne sont pas sans conséquences.

On déplore sur les réseaux sociaux et ailleurs que la chronique  très « people » d’Herby Moreau n’a pas sa place dans La Presse. On se rappellera aussi que les interventions d’Annie-Soleil Proteau à la SRC en ont fait rager plus d’un à en juger par les réactions relevées sur la défunte page Facebook Entendu à la radio publique. Pourtant, ceux-ci sont toujours en poste – et Mme Proteau a même pris du gallon depuis, dois-je concéder, – alors que nombre de gens des médias ont été rétrogradés le temps de dire « Kim Jong Deux ». On a tous salué le retour de Claude Rajotte à MusiquePlus, mais est-ce que le milieu culturel québécois est moins complaisant depuis? Je ne crois pas. Le « 3 étoiles et demie » semble toujours la norme.

Le 2.0 déplore la plogue, voire l’aplaventrisme, qui bat toujours son plein sur « le nouveau 1.0 » (la presse écrite, parlée, télévisée), mais ce dernier observe justement les mouvances du Web pour surfer la vague. Ainsi, le serpent mange sa queue et trouve son goût fade.

Plus qu’un vulgaire slogan, nous sommes vraiment tous des Carles maintenant… et ça me saoule.

Pas encore de commentaire.

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