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L'abominable homme des cons

Ma tribu c’est ma vie : Totem et tabou

Simon Jodoin
18 février 2011

C’est un bien beau projet que nous propose depuis peu l’Office National du Film dans le cadre de ses productions interactives. D’une facture esthétique irréprochable, cette création nous permet de découvrir huit fanatiques de musique qui, grâce à Internet, ont su tisser des liens sociaux autrement impossibles dans les limites de leurs communautés « réelles ». Mais il y a plus, car c’est aussi nous-mêmes, comme individus branchés, qu’on nous propose de rencontrer en nous invitant à réfléchir sur l’impact des nouvelles technologies de l’information sur nos relations interpersonnelles et le développement de nos identités. Petit voyage au centre du réseau que nous sommes tous.

En naviguant sur Ma tribu c’est ma vie, on a un peu l’impression d’être un ethnologue, un explorateur de contrées inexplorées. C’est ainsi que nous rencontrerons Jimmy, un trippeux de hip-hop de Rouyn-Noranda, Pierre-Luc, un mélomane métallique de Saint-Félicien, Janis, amatrice d’électro et de raves de Québec, Sébastien, ex-emo de Montréal qui donne désormais dans le «gothique lolita », Heythem de Québec qui se shoote au reggae, Shanna, une emo innue de Maliotenam, Patrick, vampire médiéval gothique de Rawdon et Laurianne, peut-être la seule gothique de Sayabec…

Qu’ont en commun tous ces individus dispersés un peu partout au Québec aux allures pour le moins hétéroclites? Ces personnages sont parvenus à se tisser, sur le web, une sorte de tissus social, une manière de tribu où habitent des gens qu’ils n’ont peut-être jamais rencontrés, mais avec qui il leur est possible de se sentir en communauté… Il n’est pas nécessaire de discourir très longuement pour  démontrer, par exemple, que Shanna est sans doute la seule Emo de sa réserve ou que Sébastien est fort probablement le seul dans son quartier de Montréal à s’adonner au buzz « gothique lolita ».

Paradoxe intéressant, c’est leur différence dans leur vie sociale « réelle » qui leur permet de trouver des lieux de rassemblement virtuels.

Si ces personnages ont une solitude bien définie par un style vestimentaire ou des goûts musicaux, il n’en demeure pas moins qu’en les rencontrant, nous sommes tous confrontés à notre propre isolement, sans doute plus flou, mais pourtant patent lorsque dans des wagons de métro bondés nous demeurons tous silencieux, mais en contact permanent avec nos « amis » facebook et twitter… Il semble infiniment plus facile d’entrer en contact avec des gens que nous n’avons jamais vus de notre vie sur le web que d’entamer la conversation avec un étranger dans le métro.

Il a quelques années, suite au triste épisode de la fusillade au collège Dawson, je m’étais intéressé à ce jeune, Kimveer Gill, qui à l’insu de ses proches, entretenait des idées lugubres et macabres au vu et au su de ses amis virtuels sur le site Vampire freaks. À la réflexion, j’étais parvenu à la définition d’un étrange paradoxe que j’avais baptisé « Le paradoxe de Kimveer ».

Ce qui est troublant, dans la funeste histoire de ce Kimveer, c’est constater que la porte qui sépare deux pièces d’une maison peut être plus difficile à franchir que tous les obstacles qui se trouvent entre Tokyo et Montréal. Un strict inconnu situé à l’autre bout de la planète avait plus de chance de connaître Kimveer que ceux qui le croisaient tous les jours et qui l’avaient toujours côtoyé. (…)

C’est ça le paradoxe de Kimveer ; plus les individus se rapprochent dans l’espace, plus ils s’éloignent dans la communication, et inversement. On peut montrer sa photo et envoyer sa biographie en quelques secondes à des millions d’individus n’importe où sur la planète, mais c’est un exploit de croiser un seul regard dans un wagon de métro bondé. Si vous affichez les moindres détails de votre intimité sur MySpace, vous êtes un avant-gardiste branché, mais si vous saluez un inconnu sur la rue, vous êtes un drôle de type.

Le paradoxe de Kimveer : 10 octobre 2006

Évidemment, loin de moi l’idée de faire un quelconque rapprochement entre les personnages du projet interactif de l’ONF et Kimveer Gill si ce n’est que pour souligner encore une fois ce paradoxe qui se trouve illustré dans les deux cas : les médias sociaux sont aussi le vecteur d’une certaine asocialité. Ils n’en sont pas la cause, ils ne font que la mettre au jour en illustrant de manière assez troublante que la proximité peut, dans bien des cas, être synonyme de distance et vice-versa.

C’est dans cette optique que je vous recommande chaudement d’aller visiter ce projet interactif de l’ONF. Vous y rencontrerez ces personnages qui valent certainement le détour mais aussi, peut-être, cette partie de vous-même que vos proches ignorent, mais que vos amis Facebook croisent tous les jours…

Ma tribu c’est ma vie
Projet interactif de l’ONF
http://interactif.onf.ca/#/matribu
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