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Délirium Plaza

L'Homme de la Plaza

L’Homme de la Plaza

Ed Hardcore
29 mai 2009

C’est en quatre-vingt-dix-huit que j’ai vu mon père pour la dernière fois. Oh, nos rencontres ont toujours été espacées de quelques années, mais c’est la première fois qu’on franchit la décennie.

Je crois pas que mon père nous ait vraiment abandonné, ma sœur pis moé, c’est juste qu’il a cru bon lever les pattes avant de nous scraper solide l’existence, parce que t’sais, entre toi pis moé, avec sa façon de voir les choses, il aurait probablement fait une hostie de mauvaise job de papa (chuis incapable de ne pas voir les rapprochements entre lui pis moé quand j’orgarde ma relation avec mes propres kids, mais ça, c’est une autre histoire).

Je ne lui en veux donc aucunement, sauf que le fait de n’avoir aucune idée d’oùssé qu’il se trouve, ça pertube une coche son homme. Il n’est pas mort, oké, mais dans mon quotidien, il n’existe tout simplement pas, ce qui revient « quasiment » au même. Tellement que j’ai parfois l’impression de croiser son fantôme. La dernière fois que c’est arrivé, c’est l’automne passé sur la Plaza Saint-Hubert.

Je revenais de veiller du « Triangle des Bermudes », j’étais saoul pis stone pis certainement pas beau à voir. J’avais probablement abusé d’une jeune femme en détresse parce que j’avais les doigts poisseux qui sentaient le salé — à moins que c’était ma propre graine crottée qui avait imprégné son odeur sur mes bouts de phalanges, ce qui est tout à fait plausible connaissant mon hygène personnelle douteuse. Je remontais Saint-Hubert en titubant avec une seule idée en tête : me commander deux saletés de cheese double au McDo (il y a des gens qui vivre d’espoir de paix dans le monde, moé, à cette heure avancée de la nuit, je vis d’espoir qu’on ne soit pas passé au menu du déjeuner chez McDo).

Après avoir vidé ma tinque contre la façade du Renaud-Bray — c’était effectivement ma queue qui empestait la charogne, soit dit en passant —, j’ai failli piétiner un crisse de robineux couché en diagonal sur le trottoir.

Je sacre, l’engueule en postillonnant, lui rappelle que les hobos se cachent pour mourir.

— Heille le jeune, calme tes hormones ! qu’il grommelle en essayant de s’assir.

— Heille vieux débris, y a un container à vidange dans le parking à côté si t’as envie de faire la sieste. Dégage pis… Pis…

Pis c’est là que je vois son visage : l’exact sosie de mon père, avec une croûte de pustules en plus. Trop pareil. Yeux bleus, os saillants, nez rose-rouge-mauve, désespoir flagrant. Mon père tout craché (crashé) !

— Edouard !? demande-je (chuis effectivement le deuxième du nom).

L’ancien me fixe — en fait il tente de me fixer car il louche des deux yeux. J’ai un mal de cœur qui me remonte l’œsophage, je ne sais pas si c’est ma dernière snife de pourdre ou l’émotion, mais je réussi short notice à ravaler la gorgée.

Rencontrer son père après tant d’années dans de telles circonstances, ça n’a rien à voir avec les touchantes retrouvailles de Claire Lamarche. Pas que j’idéalise sa vie en son absence, loin de là, sauf que chuis incapable de lui souhaiter un sort pareil, je préfère l’imaginer dans une vie pépère à se ploguer sur la tévé pour oublier ses malheurs (ma sœur pis moé étant quelques-uns de ses « malheurs »).

— C’est qui ça, Edouard ? parvient-il à articuler enfin.

— Hm. Personne. Edouard, c’est personne.

Je me suis calmé les nerfs une shot, mon ventre a gargouillé avant de péter, pis j’ai invité mon « nouvel ami » pour un snack au McDo (deux trios McCrêpes, finalement). On n’a pas jasé de grand chose, pis j’ai fait mon gros possible pour ne pas l’orgarder en mangeant de peur de vomir dans mon cabaret.

Je me compte chanceux au final que ça soye pas cette fuckin loque qui ait craché une load de sperme dans le vagin de ma mère v’là trente-quatre ans. Déjà que chuis pas pire pire, ç’aurait visiblement pu être vraiment pire.

Mon père est peut-être pas plus fort que le tien, mais c’est pas grave parce que j’ai pas besoin de lui pour me défendre. Faque c’est ça.

sixcentsoixantesix.wordpress.com

2 commentaires
  • pet de clown
    29 mai 2009

    Fucké? Un peu! Disturbed? En masse… Surtout avec du McDo au menu!!!

  • L'Homme Chose
    30 mai 2009

    Lâche pas le morceau ptit père,…Les hobos se cache pour mourir… LÀ j’ai faillit brailler.

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