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L'abominable homme des cons

Le cynisme comme mode de vie (ou pourquoi je rêve encore)

Simon Jodoin
17 décembre 2010

Nous préférons être cyniques spontanément, sans malice.
– Manifeste du Refus Global

Ne le dites à personne, parce que c’est mal vu en société, mais j’avoue, c’est vrai, je suis un cynique. Pas un cynique circonstanciel de fin de semaine, un vrai, à temps plein. Ce n’est pas pour moi un hobby, c’est une carrière. Quand on vous parle du cynisme des citoyens à la télévision, quand on la ramène avec le désengagement des électeurs qui se foutent d’aller voter au cirque de la démocratie ou qu’on se désole du taux de participation de tel ou tel scrutin de mes deux, quand on pointe du doigt ceux qui n’y croient plus –les lâches!– usés par les tirades partisanes, à droite, à gauche, en haut, en bas, en avant –le progrès qu’ils appellent ça- name it et wathever, c’est de moi qu’ils vous parlent. Ne cherchez plus, je sors du placard, j’admets, j’en suis. J’assume.

Je dois dire que je me porte assez bien, même si au cours de l’année, à vous entendre, j’ai parfois eu l’impression d’être atteint d’une curieuse maladie, probablement contagieuse, qui s’attaque au corps social pour en dévorer les fondements.

Et n’allez surtout pas croire que je me satisfais d’une simple perte de confiance envers la classe politique. Ce serait un diagnostic beaucoup trop timide. Non… Je suis un cynique global, sans discrimination. Je me moque tout autant de ceux qui nous dirigent que de leurs opposants. Dans mon esprit tordu par cette infection virulente, une pétition qui demande la démission de Jean Charest est aussi divertissante qu’un projet de loi adopté sous bâillon, les révolutionnaires en papier mâché qui publient la liste des donateurs du Parti Libéral sont aussi amusants que les Fabulous Fourteen de l’industrie de la construction et Joël Legendre I est aussi rigolo que Joël Legendre II.

Tant et tellement que, vous l’aurez sans doute deviné, je suis aussi cynique envers moi-même. Je ne me crois même plus.

Vous avez noté que je glisse lentement vers le vocabulaire humoristique? Eh oui, tout cela me fait bien rire, me divertit, m’amuse. Beaucoup même. N’ayez donc pas pitié… Je me porte plutôt bien. Même que statistiquement, je parviens à me consoler dans mes moments de tristesse. Car il m’arrive aussi d’être triste. Comme lorsque vous me dites que c’est à cause de moi que tout va si mal dans « notre » société. « Avec des citoyens comme toi, on n’ira jamais nulle part » que vous me dites… Ça, ça me fait beaucoup de peine.

Car je suis cynique parce que je rêve encore. J’irais même jusqu’à dire que le cynisme est le moteur de l’imaginaire. Le vide social et la vacuité du politique sont pour moi corollaires d’un intense désir de création, d’invention, qui oblige à imaginer le monde tel qu’il ne peut pas être. Pas un monde meilleur… Juste autrement.

Et ça, ce n’est pas une menace pour la cohésion de notre société. Au contraire, c’est le fondement même de la civilisation. Sans le cynisme, le rejet des conventions, le doute perpétuel et l’intime certitude que celui qui tente de vous convaincre essaie probablement aussi de vous enculer, l’humain ne serait pas différent du mouton. Et de fait, dans bien des cas, il n’est pas différent du mouton… Et il se fait enculer. CQFD.

Je me plais parfois à jouer au théoricien du contrat social. Je suis ainsi assez convaincu que l’humanité est sortie de l’État de Nature non pas par crainte, comme le pensait Hobbes, ou par un funeste hasard comme l’imaginait Rousseau. Non… L’humanité a fondé la société civile le jour où, devant les grognements menaçants et les hurlements autoritaires du chef de la meute, il s’est trouvé quelqu’un pour lui répondre : « cause toujours ducon ».

Ce geste fondateur de l’histoire, je le répète quotidiennement, comme un rituel, une manière de renouer avec les origines de la civilisation. Si je manque une journée, je me rattrape le lendemain. C’est pour moi une façon de me souvenir que collectivement, nous avons un jour cessé d’être bêtes pour devenir humain. « cause toujours, ducon »… Le bonheur est souvent fait de petites choses simples.

Vous comprenez donc que selon mon humble perspective, le cynisme n’est pas une maladie, mais bien un remède. On devrait en injecter une bonne dose à tous les citoyens, quotidiennement. Un vaste programme de vaccination préventive dans les écoles, dès le plus jeune âge, serait aussi souhaitable. Il faudrait aussi étendre cette pratique dans les foyers pour personnes âgées. À terme, le corps social serait immunisé.

Vous l’aurez compris… C’est bientôt Noël et, tel un messie cynique, c’est ce que j’aimerais vous souhaiter : une bonne dose de cynisme à répandre autour de vous. Mais de grâce, ne soyez pas sélectifs! Donnez également à tous, toujours! À la longue, comme moi, vous serez bien baisés « Mais s’il n’y a plus rien de vrai, qui puis-je croire? Que puis-je faire? »… Ce jour là, vous aurez envie de sortir de chez vous, de parler avec votre voisin et d’imaginer quelque chose avec lui.

Et ce jour là, vous aurez compris le sens du mot société.

Allez… C’est ce que je vous souhaite pour votre Joyeux Noël. En tant que messie, je me sens très con-cerné!

On se revoit l’an prochain.

6 commentaires
  • Jean-Michel Altitude
    17 décembre 2010

    Ha! Belle défense du cynisme.

  • Jean-Philippe Villemure
    17 décembre 2010

    Excellent texte Simon.

    Je me reconnaît pas mal dans tes propos. Le cynisme comme remède, oui, coupé avec une bonne dose d’optimisme et d’utopie pour éclairer la lanterne.

    bonnes vacances!
    JP

  • Nicolas G.
    17 décembre 2010

    En effet, belle défense du cynisme. Questionner et douter pour faire avancer les choses.

    Ma vision résumée du cynisme: http://rockpapercynic.com/index.php?date=2009-11-06

  • Pistov
    18 décembre 2010

    bèhèhèhè.. bèhèhèhè..

  • Mickaël B
    18 décembre 2010

    Que oui! Nous avons droit et nous devons exister, nous, les cyniques!

    Je le suis depuis de nombreuses années et ces derniers temps, je trouve dommage qu’on associe le cynisme à des gens, de toute façon, se sont toujours un peu foutu de la politique et des sujets sociaux.

    Les gens associent le cynisme et le je-m’en-foutisme et au baissage-de-bras, alors que rien dans la définition du cynisme ne pointe dans cette direction, bien au contraire.

    Quand une personnalité affirme que la pire chose à ses yeux dans la société est le cynisme, j’entends des violons jouer un air mélancolique.

    Parce qu’effectivement, mon cynisme m’a toujours poussé à m’impliquer. Laisser-faire et cynisme ne sont pas synonymes.

    Et vive les cons.

  • Con-tab
    20 décembre 2010

    C’est vrai, la plupart des «impliqués» ont une part de cynisme dans la besace.

    Cause toujours ducon ?

    Si «ils» ne faisait que causer, ça serait déjà ça de prit pour le cynisme croissant. Mais «ils» font tellement pire.

    C’est juste que des fois, j’me demande si y’a pas un petit peu trop de nos meilleurs cons qui ne se contentent que de nous mettre le nez dans notre kéka.

    Je sais Simon, je radote. Mais toi aussi.

    Allez, j’enfile ma veste destroyer de Nike annoncée sur cette page et je révolutionne sur moi même.

    Con-tab

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