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Mon chat s'appelle Paul Sarrasin

Le creux des vagues, une chronique psychiatrique

Patrick Dion
30 novembre 2012

Je suis né d’un père alcoolique. Correction, je suis né d’un père alcoolique, manipulateur et maniaco-dépressif. En fait, on n’a jamais vraiment su s’il l’était, le diagnostic de bipolarité n’existant pas vraiment à l’époque. Il y a une vingtaine d’années, on disait de ces gens qu’ils filaient un mauvais coton. Au Moyen-Âge, on les brûlait sur la place publique. Aujourd’hui, on les appelle des artistes.

J’ai toujours eu peur d’être comme mon père. On repousse souvent l’inévitable. Je lui ressemble de plus en plus en vieillissant. J’ai craint d’être bipolaire. Et tout le reste. J’en suis venu à deux doigts d’y croire alors qu’une ex m’implorait d’aller consulter. On était à ce moment en pleine rupture et j’avoue que j’aurais aimé qu’on me diagnostique la maladie, ça aurait expliqué beaucoup de mes comportements étranges. Tsé le soulagement de pouvoir enfin mettre le doigt sur le bobo. Mais non. La première question qu’on m’a posé quand je me suis assis dans le bureau du psychiatre fut celle-ci: Avez-vous des idées de mort, des pensées suicidaires? Ma réponse fut immédiate. Pas pantoute! Je suis incapable de concevoir que quelqu’un puisse même s’enlever la vie. Le doctorant, fort heureux de ma réponse, m’a serré la main et m’a retourné chez moi. Une statistique de moins dans le dossier des suicides au Québec.

C’est que d’après le DSM IV, un bipolaire sera immanquablement suicidaire. Ça coordonnait avec la santé mentale de mon père mais pas du tout avec la mienne. J’étais sauvé. Enfin, pas tout à fait parce que je ne pouvais toujours pas expliquer ce qui faisait que je pouvais être rempli d’une joie immense une journée et d’être totalement détruit le lendemain. J’aurais voulu avoir mon lithium. Ça aurait tellement été plus facile de juste prendre une pilule pour que ça arrête. C’est ce que je croyais profondément. Mais la pharmacologie ne voulait rien savoir de moi non plus.

J’ai longtemps erré à savoir quel était ce mal qui m’infligeait. Les highs, géniaux, à me penser le maître du Monde. Mais les downs, assassins, à me sentir un moins que rien. À ne pas comprendre qui j’étais, ce que je vivais, à douter de tout, de l’amour des autres et pire, de celui que j’avais pour moi. À prime abord, je pensais que ce mal était purement générationnel, le résultat d’une éducation qui avait fait de nous des enfants gâtés, parkés devant le monde de rêve de la télé, oubliés par des parents se saoulant de travail ou d’autre chose. Comme un cri du coeur pour attirer l’attention. Puis je me suis dit que j’étais juste trop émotif, trop intense, hyper-sensible. Que tout m’atteignait trop fort, comme une lame de couteau au ventre. C’est ce qui devait expliquer ce mal dans mes tripes, cet inconfort profond pour lequel j’avais saboté tant de relations humaines, pour lequel j’avais scrapé ma vie personnelle et professionnelle à maintes reprises.

J’expliquais ma détresse à une psychologue il y a quelques temps, de ne pas pouvoir comprendre l’origine de mon malaise. Des crêtes de vagues qui me donnaient des ailes et des creux où je ne faisais que me détester, où je voulais tout sacrer là, ma job, ma maison, ma blonde, mes amis, ma vie. Foutre le camp à l’autre bout du monde ou à l’autre bout de moi-même. Je m’imaginais que la fuite était une solution. Quand t’es pas suicidaire, c’est parfois la seule envisageable.

J’oscillais entre le désir de savoir ce qui se passait avec moi, avec ma tête, avec mon coeur, What the fuck is wrong with me?, coincé entre vouloir à tout prix être diagnostiqué d’une maladie mentale pour qu’on passe enfin à un autre appel et la peur de ne pas être capable de vivre avec ça. L’accepter sans le vouloir vraiment. La réponse de ma psy, tellement spontanée, m’a jeté en bas de ma chaise, les divans n’étant plus l’apanage des psys.

- Monsieur Dion, vous souffrez de cyclothymie.
- De quoi?
- De cyclothymie.
- Fuck, je savais que j’aimais le bicycle mais pas à ce point-là.

Elle avait mis le doigt sur le bobo. Elle avait cerné mon mal-être en un seul mot. Selon Wikipédia, La cyclothymie se caractérise par un état mental où se succèdent des périodes euphoriques et des périodes dépressives et d’irritabilité (états mixtes). J’ai des hauts et des bas mais, à l’opposé de la bipolarité, pas au point où je nécessite de médication. Je ne me suiciderai donc pas, mais ne changerai visiblement pas le monde non plus.

Les gens qui me connaissent personnellement savent à quel point je n’ai pas de filtre dans la vie. WYSIWYG comme disent les graphistes, what you see is what you get. Je n’ai pas peur des mots, pas plus que du mal qui m’afflige. Il m’est aisé d’avouer que je souffre de cette dysfonction, qu’elle fait partie de moi et me caractérise. Attachez-vous à vos propres risques que je répète aux gens que je rencontre. Ils ignorent souvent l’existence de cette maladie. Et pour plusieurs, c’est une facette de leur personnalité que je leur fais découvrir. Contrairement à ma croyance première, il semble qu’on soit une crisse de gang à souffrir de ce trouble de la personnalité.

Savoir que je porte cette maladie en moi m’aide à comprendre que mes périodes de mal-être sont temporaires, que mes émotions se nicheront bientôt au bon endroit, que je me sentirai mieux au bout de quelques temps. Au lieu de poser des gestes que je pourrais regretter, je me calme et prends une grande respiration en attendant que la douleur passe. Bien sûr, il m’arrive encore d’agir en trou de cul envers les gens que j’aime et il se peut que je sois guidé par des impulsions destructrices. Mais je me bats aujourd’hui comme un soldat mené par l’espoir des trèves.

Si vous vous reconnaissez dans ces quelques lignes, sachez que vous n’êtes pas seul. Soyez convaincu qu’il y a une lueur de bien-être au bout du tunnel de votre tourmente.

3 commentaires
  • Phil Menatd
    3 décembre 2012

    Je ne suis pas resté à jour avec le DSM, mais on m’a diagnostiqué Bipolaire Type 2 il y a 4 ans. Pas parce que j’ai eu des pensées suicidaires, je n’en ai jamais eu.

    Selon ma compréhension, les pensées/agissements suicidaires ne sont que 2 de la douzaine de symptômes de la dépression. Il faut en accumuler au moins X pendant une période de Y semaines pour être déclaré en dépression.

    Dans le temps que j’ai eu mon diagnostique, c’était une question de faire une période maniaque de quelques jours suivie d’une période « mauvais coton » de plusieurs mois ou j’avais presque tous les symptômes d’une dépression sauf celle du suicide.

    J’ai besoin de la médication, pas pour prévenir mes symptômes dépressif, mais pour empêcher une phase maniaque… c’est ça qui annonce invariablement une dépression sévère quelques mois plus tard.

    Encore, c’est ce que mes recherche sur ma condition m’ont indiqué. Corroboré par mes thérapeutes.

    Bonne chance. C’est cool d’en savoir plus sur ce qu’on a, ça rend la vie plus facile à gérer.

  • Mercurius
    8 décembre 2012

    Dans le passé on appelait cela simplement la mélancolie, tempérament des génies.

  • Stéfani Meunier
    15 janvier 2013

    Meme aujourd’hui, avoir un diagnostique de bipolarité ou de quelque maladie mentale, c’est pas simple. Surtout avec les symptômes qui ont la mauvaise habitude de se recouper d’une maladie à l’autre. Bipolaire ? Cyclothymique ? Borderline ? La frontière est lousse, comme on dit. Moi je me bats pour mon fils…c’est encore pire quand il s’agit d’un enfant. Faut se taper l’incrédulité des professionnels de la santé, qui s’accordent tous pour dire que c’est la faute des parents. Qu’un enfant bipo, ça n’existe pas. Moi aussi, je lui donnerais volontiers la petite pilule miracle qui ferait que plus jamais je n’entendrais mon fils de huit ans dire qu’il veut recommencer sa vie ou que je suis la pire mère au monde en incluant même celles qui sont déjà mortes (bon, il n’est pas très équilibré, mais il a le sens de l’insulte). J’aimerais aussi que parfois il dorme, qu’il apprenne à respirer et à faire une chose à la fois, que ses highs soient moins highs et que ses downs soient moins downs.
    Bonne chance à toi, j’ai bien aimé te lire.

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