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La Salope

Patrick Dion
2 septembre 2011

L’été tire à sa fin. On reprend nos vies palpitantes là où on les avait laissées. On quitte notre campagne, nos lacs, nos farnientes improvisés et on reprend notre course effrénée, un peu insouciants des lendemains hivernaux qui se pointent.

Depuis les derniers mois, certains furent par contre plus conscients de leurs lendemains fragiles, friables et incertains. Jack Layton, Gil Courtemanche, peut-être Steve Jobs bientôt, qui sait, peut-être même votre voisin. Personne ne sait ce qu’il adviendra des jours qui viennent. Les vies tombent comme les feuilles mortes que l’automne assèche. La mort travaille cinquante-deux semaines par année, sept jours par semaine, vingt-quatre-heures par jour. La mort est un dépanneur Couche-Tard.

Dernièrement, elle est sur toutes les lèvres. Sur celles de Michel Vézina, sur celles de Stéphane Dompierre, sur les miennes. Elle est sur celles de cet homme, Sébastien Fassier qui y est allé d’une touchante histoire sur Cyberpresse, une histoire qui aurait pu être la vôtre, la mienne. Banale. Anormalement normale. Humaine quoi. Il y parle de son voisin mort dans la plus complète indifférence. N’y a-t-il pas pire mort que celle vécue dans la solitude? Et pourtant, d’un autre côté, ne crève-t-on pas toujours seul? La mort, voisine invisible de nos quotidiens. Impossible de ne pas en parler. La mort n’est jamais silencieuse. Sauf lorsqu’elle s’enfuit avec une vie.

Dans le cas du bon Jack, les hommages ont fusé de toutes parts la semaine dernière. Sa page Facebook a été inondée de bons vœux et sentiments. Soudainement, le politicien s’est retrouvé avec près de deux cent mille adeptes sur sa page. Pourquoi attend-on que les gens décèdent pour leur rendre hommage? Si vous m’aimez, si vous êtes fiers de moi, de ce que je fais, si vous avez quelque chose à me dire, si vous avez une tape dans le dos à me donner, pourquoi attendre que je sois parti pour m’en faire part, alors que je ne l’entendrai même pas? Jack, j’aurais dû te dire que tu étais inspirant. Gil, j’aurais dû te faire part que tes écrits m’avaient transporté. Steve, merci pour le iPhone 4 mais ton iPad est vraiment à chier.

Je crains la mort comme la peste. Une ambulance tous feux allumés est venue secouer notre quiétude cette semaine. Ma voisine, une dame passablement âgée, a eu un malaise. C’est toujours quand tu t’y attends le moins, quand tu regardes Les Chefs! à Radio-Canada et que Guillaume est à concocter une soupe à faire damner Normand Laprise que ça arrive. Et là, tu crains pour elle. La vieille dame, pas la soupe. Dans la peur de l’inéluctable, je faisais des allées et venues incessantes entre la fenêtre et le divan du salon pour connaître le déroulement de sa petite et banale histoire. Mais je ne la connais pas cette vieille. Je ne lui ai même jamais adressé la parole. Pourtant, j’ai appréhendé qu’elle avait peut-être été au bout d’elle-même. J’ai regretté les moments où j’ai volontairement omis de la saluer, les fois où j’ai baissé la tête pour ne pas croiser son regard, quand elle étendait sa lessive sur la corde à linge alors que je buvais avidement les chauds rayons du soleil d’été sur mon balcon. À bien y penser, ce n’est pas mourir qui me fait peur, c’est de vieillir sans que mon voisin ne m’ait tendu la main.

Voyez-vous, je cours après votre sourire, je cherche votre main. Je suis insatiable de votre amour. Profondément sincère, toujours. Maladroitement boulimique, parfois. Je suis un puits sans fond, un junkie à l’hyper-sensibilité à fleur de peau. Comme le chanteur qui se shoote à l’adrénaline de son public, comme le matérialiste qui se perd dans la consommation à outrance, je crie à ma façon : AIMEZ-MOI!

L’amour et la mort sont intimement liés. Toute sa vie, on court après l’amour pour mieux fuir la mort. On tente quotidiennement de remplir les trous de son enfance, ses petites morts toutes personnelles. Certains s’étourdissent dans les bras des autres, d’autres deviennent écrivain. Les plus maganés réussiront peut-être à faire les deux. La vie est comme une urne. Tu passes ton temps à la remplir d’amour pour mieux en chasser le vide la mort.

5 commentaires
  • modotcom
    2 septembre 2011

    pat, j’t'aime. de ton vivant. estie d’grand gueule.

    quant à la mort, alors que j’écrivais aux membres de ma famille combien je les aimais mardi soir dernier, suivant le décès du grand Jack,j’ai reçu une réponse fabuleuse de ma soeur dans lequelle figurait cette petite vérité, que je me permets de citer ici : « Notre apprentissage du deuil et de l’acceptation de la mort est urgent. La société occidentale devrait réviser ses moeurs et faire plus de place à la foi et honorer la mort comme une partie de la vie. On dénature tellement ce phénomène qu’on laisse d’autres gens s’occuper des nôtres dans leur moment de vulnérabilité. C’est à partir de ce moment-là qu’on a un problème. » Elle m’a vraiment épatée, avant de me dire qu’elle m’aimait.

    Tu sais quoi, on n’y pense pas assez à cette salope, sinon, on s’aimerait davantage et le vie serait meilleure pour tous. allez vas, continue à faire partie de la mienne. c’est important!!!

  • Patrick Dion
    3 septembre 2011

    Merci Mo!

  • Mignonette09mtl
    3 septembre 2011

    Magnifique texte.

  • David
    3 septembre 2011

    la mort pis les feuilles mortes assèchées par l’automne, j’va brailler.

  • Natalie
    3 septembre 2011

    Très beau texte qui remue, qui fait réfléchir. Il y a ces inconnus qui quittent sans qu’on ait pris le temps de connaître, ces amis emportés par le cancer trop rapidement, négligés par nos allées et venues entre Ottawa et Montréal, ces amis négligés outremer, faute de temps, qui ont vu leur vie s’envoler l’espace d’une minute, la mort, inévitable ennemi sournois. Franchement très beau texte Patrick

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