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Chroniques Mon chat s'appelle Paul Sarrasin

La première fois

Patrick Dion
24 novembre 2011

On se souvient toujours de notre première fois, cet instant précis où tout notre être galvanisé trace une nouvelle voie dans l’incongruité des jours à venir. On ne le sait pas à ce moment-là mais tout ce qu’on croit connaître vient de basculer. La vie qui bifurque et la conscience qui n’y peut rien. Fuck, je m’enlignais pas du tout pour ça, moi…

Ma première fois, c’était avec Marie-Sissi. Ça m’était rentré dedans comme le train Acme dans la tronche de Wile E. Coyote. Face à face dans un tunnel. Splouch! Je ne pigeais pas comment elle avait fait pour venir me chercher à ce point. J’étais knock-out. Elle avait viré mon enveloppe corporelle à l’envers, exposant mes plaies douloureuses au contact de l’air froid. C’était plus qu’un coup de foudre, c’était une décharge électrique. Ça m’avait transpercé de bord en bord mais au lieu de me faire tomber raide mort, ça m’avait enflammé, métamorphosé. Ça m’avait insufflé quelque chose de nouveau : l’inspiration brute. L’illumination, même. Après toutes ces années, je m’en rappelle comme si c’était hier. Couché, (ça se passe souvent couché la première fois), tranquille, j’essayais de me concentrer sur les mots et l’action mais en vain. Mes idées s’entrechoquaient, j’étais incapable de focaliser sur les formes noires et blanches qui défilaient devant mes yeux.

On oublie souvent les deuxièmes positions : le gagnant de la médaille d’argent, le rejeton du milieu, la liqueur du trio McCroquettes, le quatrième gars des Trois Accords. L’intensité n’est jamais tout à fait la même. On s’habitue un peu aussi, je pense. On passe à autre chose tellement facilement. Mais pas cette fois-là. J’ai croisé Marie-Sissi une seconde fois et elle a résonné en choc post-traumatique. Dans la sombre salle où je m’étais réfugié, seul parmi tant d’autres, j’avais fini en boule sur mon siège. Les images que j’avais imaginées depuis toutes ces années avaient pris forme devant mes yeux. Je me rappelle m’être traîné, groggy, jusque chez moi, sachant que je devais laisser sortir les émotions qui étouffaient sous mon armure. Fallait ouvrir les vannes, laisser couler le fiel en cascades. Le personnage que je venais de voir, c’était moi. Les mots que je venais d’entendre, c’était les miens. Pas les miens parce que j’avais vécu la même chose mais parce que j’avais besoin de les crier comme ça! Je m’étais donc assis une seconde fois à l’ordi et j’avais vomi une longue coulée de lave brûlante.

À la lecture de Borderline en 2003, j’avais écrit pendant trois jours d’affilés. Soixante-douze heures à crier à grands coups de tac-tac-tac sur le clavier. C’est tout juste si j’ai pris des pauses pour manger. Je ne voulais pas m’arrêter. Je ne pouvais pas m’arrêter. Je me rappelle avoir triché, au boulot, prétextant gosser dans un quelconque logiciel plate alors qu’en réalité, je faisais défiler des milliers de mots dans un document intitulé Grosse urgence.doc. Après le visionnement du film en 2007, j’y ai ajouté quelques paragraphes, peut-être un ou deux chapitres. Puis, au bout de quatre ou cinq heures, je m’étais tu. Il n’y avait plus rien à dire. On ne peut pas se répéter sans cesse, même quand ça fait mal, même quand il faut que ça sorte. N’empêche, je venais de couler les fondations de mon premier roman.

J’en ai jeté des calendriers accrochés sur le mur jauni de ma vie depuis. Mais à chaque fois que j’ouvre un nouveau roman, que je renifle les effluves du papier neuf et de l’encre, je ferme les yeux et j’espère. L’inspiration, c’est comme l’amour. On court toute son existence après l’instant sublime où l’on sent qu’on est au bon endroit au bon moment. On veut revivre cette ultime seconde de bonheur intense où mourir deviendrait banal, qu’on soit terrassé par une crise cardiaque ou écrasé dans une boîte de tôle tordue, et qu’on puisse se dire Bah, c’est pas grave, au moins, j’aurai été heureux. Toute ma vie j’ai couru après ce moment de grâce suprême et de lucidité intense. Toute ma vie j’ai couru après les mots de Marie-Sissi.

Elle est une drôle de bête, la littérature, à me donner envie d’écrire au lieu de me donner envie de lire. Renaud-Bray doit être découragé à chaque fois que je foule le tapis d’entrée. Je la trouve narguante cette inspiration qui vient pointer le bout de son nez froid dans mon cou et me pousse vers le clavier. Il est chiant ce souffle qui fait vaciller mon envie de poser le bouquin dans lequel je suis plongé et ce spasme d’écrire qui prend mon corps d’assaut. Mais je me considère chanceux d’être inspiré par mes contemporains. Je suis incapable d’imaginer qu’on puisse se fermer aux univers de nos semblables en période d’écriture.

Il y a eu, depuis cette première fois avec Marie-Sissi, quelques flirts passagers, des frôlements pudiques et des déchirements passionnés, des rencontres gravées à l’encre rouge et plusieurs pétards mouillés. Mais je me rappellerai longtemps de la rentrée littéraire de l’automne 2011, où les mots de Sophie, Matthieu, Véronique et tant d’autres auront inspiré cette chronique et surtout, auront redonné confiance à l’imposteur que je pense souvent être. Merci pour votre si magnifique talent, merci de tenir ma carcasse en vie.

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