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Tout le monde est ego

La grande perdante des élections 2012

La grande perdante des élections 2012

Guillaume Déziel
30 août 2012

Alors que les «Tweets» déferlaient aux 3 secondes durant le débat des chefs de Radio-Canada, ce 19 août dernier ; alors qu’on avait à peine le temps de lire un commentaire, que 2 autres nous filaient entre les yeux, un tweet de 52 caractères lancé par Guy A. Lepage (et retweeté 51 fois) mettait fatalement des mots sur une réalité «malaise» de cette campagne électorale 2012 : «Ça fait 1h55 que le débat est commencé. Le mot « artistes » vient d’être prononcé. #qc2012».

Voilà un fait : la culture brille par son absence dans les enjeux de cette campagne. Et pas n’importe quelle culture… la culture «numérique», celle qui nous ouvre les portes sur le monde ; celle aussi qui livre notre marché sur un plateau d’argent aux conglomérats multinationaux, subtilisant ainsi sournoisement notre identité si distinctive.

Notre culture manque le bateau du numérique

Créée en 1992, la politique culturelle québécoise actuelle a 20 ans. Imaginée jadis à l’époque de l’âge d’or du CD, ses concepteurs étaient bien loin de mesurer les effets des nouvelles technologies de l’information et des communications sur notre culture bien distincte, dont le marché est très petit, voire incestueux.

Or devant le fait que notre politique culturelle avait besoin de se refaire une beauté, Mme Christine St-Pierre – en parlant de beauté :) -, ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine du Québec, a mandaté en mars 2010 le CALQ et la SODEC pour dessiner le virage numérique à emprunter pour notre culture québécoise chérie.

Après avoir réuni plus de 600 artistes et gens d’affaires de l’industrie culturelle en comités d’orientation et en forums, les deux sociétés ont déposé avant novembre 2011 leurs rapports respectifs sur le bureau de la ministre :

Faire travailler 600 personnes pour rien ?

Là où le bât blesse, c’est que depuis le dépôt de ces rapports totalisant 57 orientations, recommandations et pistes d’action, aucune politique culturelle globale n’a été annoncée par la ministre St-Pierre pour faire face à la révolution numérique dans laquelle notre culture est plongée depuis l’arrivée d’Internet, en 1991…

Mais on comprend assurément pourquoi Christine St-Pierre n’a pas pu mettre au monde sa politique culturelle numérique… Parce qu’avec l’arrivée de la crise étudiante, la chasse aux méchants terroristes portant le carré rouge, comme Fred Pellerin par exemple, et la nauséabonde démagogie gouvernementale de Jean Charest fondée sur La loi et l’ordre, plus personne au Québec n’avait le temps ni le goût de «parler culture». Personne. Pas plus qu’on avait l’énergie de s’attarder aux saccages de Harper dans notre droit d’auteur québécois, ce au profit des fournisseurs d’accès Internet et de l’industrie des technologies.

Pire encore… Si on se fie aux débats dans cette campagne et aux programmes des partis politiques, aucun des partis en lice ne semble s’être inspiré des 57 recommandations pour pondre une vision culturelle claire ; celle qui doit nous guider dans les bas fonds de l’ère numérique… À part peut-être la CAQ qui «augmentera le budget dédié à l’exportation des produits culturels [...] dans l’univers numérique», sans trop nous expliquer comment sera dépensé cet argent, concrètement.

Christine St-Pierre gagnera ses élections. Mais la culture, elle?

Sachant que Christine St-Pierre gagnera probablement ses élections dans le comté d’Acadie, les sondages indiquent que le parti Libéral du Québec ne retournera pas au pouvoir de si tôt, sûrement pas les deux mains sur le volant, du moins. Dans ce contexte, on peut bien se demander ce qu’il adviendra des réflexions des centaines de travailleurs culturels québécois qui se devaient de nous mener vers une politique culturelle en cette ère numérique ?

À l’heure où les partis politiques ne s’intéressent que très peu à la révolution numérique en cours ; à l’heure où ils ne semblent même pas la comprendre, comme le démontre Pauline Marois qui s’achète des amis sur Facebook ; comme le témoigne l’affaire Liberaux.net v/s PLQ relevant un litige potentiel sur une licence Creative Commons ; force est d’admettre qu’on n’est pas sorti du bois !

On a grand besoin de la création d’un ministère du numérique. Urgemment ! Comme c’est déjà le cas en Pologne. Un ministère qui s’occupe d’adapter notre droit d’auteur aux réalités du numérique, qui monte la vigie pour s’assurer que le Québec soit à l’avant de la parade, plutôt que dans les gradins, à la regarder passer… Un ministère qui conserve et archive notre culture. Un ministère qui coordonne la lutte contre la cybercriminalité sur le web. Un ministère qui implémente le logiciel libre pour sauver 1,4 milliard de dollars, à terme. Un ministère qui encadre et stimule la gouvernance transparente et «ouverte», comme le souhaite le libéral Henry-Francois Gautrin. Un ministère qui conseille les autres ministères, devant les pelures de bananes du Web.

2013 sera-t-elle l’année chanceuse qui donnera naissance à une politique culturelle du numérique au Québec ? You bet.

7 commentaires
  • Pouec
    31 août 2012

    Nous avons bien essayé d’amener la culture sur le devant de la scène avec nos tweets estampillés #culture… en vain. C’est tout le paradoxe ce cette ère numérique. Des gens dans l’ombre tweetent pour nos politiques mais écoutent trop peu les autres.

    Je ne suis pas un grand partisan de créer un ministère pas problème… C’est beaucoup de coûts fixes. Le numérique est transversal, il devrait pour moi être considéré dans tous les ministères : culture bien sûr mais aussi éducation, défense, intérieur, tourisme, etc. Mais c’est le but ultime non ? Je pense la même chose pour l’écologie d’ailleurs.

    Mais concernant nos politiques, effectivement c’est inacceptable de voir qu’on peut violer une licence CC… s’ils ont besoin d’aide ou de consultants, je suis dispo !

    Pour une gouvernance décentralisée et transparente, pour le logiciel libre, pour une meilleure diffusion de la culture, je suis prêt à m’engager.

    Programmatiquement vôtre,

    Pouec.

    C’est clair qu’ils ont un wagon de retard. En vérité peu de gens sont en phase avec les TI. Il n’y a que les TI qui sont en phase avec les TI. En tant que spécialiste du domaine, je me dois de me tenir informé. Ca va si vite ! Ca en devient même difficile de rentabiliser une technologie.

  • luc martel
    31 août 2012

    Bonjour
    Il n’y a pas juste Christine St-Pierre avec son parti qui ne fait pas avancé le projet numérique, mais bien tout l’ensemble de l’industrie incluant ministre, ministère et tous les acteurs de près ou de loin impliqués dans les différents programmes d’aide à l’industrie. Les gens de ma génération ignorent souvent comment faire et malheureusement c’est eux qui sont encore aux commandes des décisions, des conseils d’administration, etc. et ça ne bouge pas beaucoup.
    Une petite compagnie comme « La grosse boîte » ont dépassé toutes les autres compagnies qui ont été le fleuron de notre industrie depuis des années. Ils ont compris et compris vite comment faire et dépasse toute étude faite sur le sujet.

  • Antoine Pouliot
    31 août 2012

    À quand le Plan Nord du numérique ??? Car pour l’instant , c’est plutôt le plan des amis du Sud qui mène la danse.

  • @chenierannie
    31 août 2012

    Très pertinent comme billet cher Guillaune! Je me suis taper la lecture des toutes les plateformes pour mon propre blogue. Le virage numérique, on en parle peu. Pourtant la majorité des partis en font mention dans leur plateforme en répondant aux attentes des grandes associations nationales. Aucun parti n’a fait d’engagement financier en ce sens. Il faut être confient que ça demeure crucial pour le développement artistique et culturel du Québec… mais pour 2013 quand même ?

  • franz
    31 août 2012

    bon article guillaume. en fait, la culture dans son ensemble au quebec et au canada est sur le bord de la catastrophe, et on semble decider que rien faire et laisser les multi-nationales et mega-corporations de service internet et telephones mobiles imposer leur loi du profit maximal qui detruit la chance pour nos artistes de gagner leur vie meme modestement. harper veut tout tuer, incluant radio-canada et cbc, nos seuls reels diffuseurs culturels, et malgre les efforts de christine st-pierre, qui a ete une excellente ministre de la culture, une des meilleurs depuis longtemps, on voit dans les debats que la priorite des principaux partis est de seduire le vote des riches avec un discours 99% economique, une economie des riches en passant…, au profit de toute valeure humaine sociale ou culturelle. belle societe que nous avons actuellement…

  • Jacques-A
    2 septembre 2012

    Bien raisonne Guillaume…Mais, faut comprendre que, comme pour l’environnement, il faut mettre des chiffres, des valeurs monetaires sur la culture pour interesser les politiciens d’aujourd’hui, qui se debattent dans une crise economique qui frappe au quotidien…

    Dernierement, j’ai ete appele, comme journaliste specialise en environnement, a elaborer sur les impacts de la crise economique dans le dossier de l’environnement…Devant des centaines de personnes de l’Universute du 3ieme age a Quebec, j’ai intitule ma conference: « Le beurre sur la table ou l’arbre de l’autre cote de la rue », signifiant par la que oui, l’economie en crise pousse de cote les dossiers de l’environnement, qui semblent devenir des sujets de luxe que se paient les pays ou tout va bien…

    Et si c’etait aussi le lot de la culture, qui deviendrait un luxe pour les politiciens, en periode de crise…

    Ceci expliquerait donc cela…

    Jacques A

  • Jean-Robert Bisaillon
    4 septembre 2012

    Cher Guillaume, bravo pour ton texte qui est une belle mise en contexte et un excellent coup de semonce. On le voit au nombre et à la qualité des réactions qu’il suscite. Par contre, je me dis qu’Il doit bien y avoir quelque chose que l’on ne nous dit pas et qui pourrait expliquer cette absence de la culture lors de tous les scrutins au Québec et au Canada. Ce quelque chose c’est l’absence de vision, de leadership et d’engagement des artistes et de leurs associations eux-mêmes. Qu’importe créer un ministère du numérique ou faire pression sur celui de la culture si nous ne savons pas ce que nous voulons. Il faut avoir l’honnêteté de constater qu’outre Culture Montréal ou encore musiqcnumeriqc, on ne peut pas dire que le milieu se soit mobilisé dans cette élection. Si Yann Perreau appui le PQ ou Richard Desjardins QS, c’est davantage un appui moral et spectaculaire que quelque chose qui repose sur des revendications et des constats politiques étayés. Où étaient l’ADISQ, l’UDA, le M.A.L.? Encore plus curieux, où étaient les 600 personnes qui ont donné de leur temps lors des consultations de 2010-2011? Les milieux culturels attendent que les acteurs politiques et le système législatif leur offrent des solutions aux enjeux du numérique et les acteurs politiques n’ont pas davantage la réponse, la vision, ni même l’intention de bouger sur ces enjeux avant que les acteurs culturels sachent ce qu’ils attendent de cette révolution télématique. Nous quémandons de l’argent pour colmater les fuites et nous jouons de la guitare sur le pont du Titanic.

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