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Reportages et entrevues

Kelly Egan @ Daïmôn – Attaque éclair

Kelly Egan @ Daïmôn – Attaque éclair

BangBang
16 décembre 2013

Crédit photo : Karina Pawlikowski
Texte : Max Clark

Une vingtaine, peut-être trente. Côte à côte dans un noir profond. Il est tard, le silence, le bruit du voisin qui expire, le silence, l’obscurité. Je m’apaise. Je ne sais pas ce que j’attends, je crois que c’est un film. Je ne sais plus comment je me suis retrouvé ici. Une femme blonde s’affaire sur un vieux projecteur et gesticule en racontant des trucs à propos de techniques anciennes. Puis l’écran s’illumine. La projection hypnotisante de ce soir débute d’un trait. Des films artistiques, très expérimentaux. Les films de Kelly Egan. Ils ne durent que quelques minutes, mais chacune de leurs secondes est un trop plein, un sursaturé d’images et de sons.

Mes yeux en sont remplis. Je les sens s’étirer, asséchés, comme tendus par les spécula du Ludovico. Les images sont mitraillées dans mes iris à un rythme tel que je n’arrive pas à les saisir. Ils filent, s’éclipsent deux douzaines à la seconde, reviennent, s’embrasent. Des pétales, la danse d’une flamme, des lettres, des corps nus qui gigotent. Et cette symphonie de grincements et de suintements assourdissants, je suis attaqué de front. Mon thalamus ne fournit plus. Puis, le noir à nouveau. Je sens mon cœur ralentir, je n’halète presque plus.

Et c’est reparti, la psychédélique balade devient un marathon à la limite du soutenable quand Egan entreprend de nous faire visiter les classiques du genre. On décolle en 1932 et on passe d’un vidéographe à l’autre à travers autant d’univers déjantés, de symphonies synthétiques. Le fil qui les conduit: la volonté de renouveler l’image et le bruit. Tous ces visages sous cet assaut de flashs incessants, on ne s’y attendait pas…aurait-on pu ?

Entre la palme d’or de McLaren et la peinture sur ruban de Barry Spinello, l’œuvre de Jodie Mack apparaît centrale. Une cinéaste expérimentale qui fait ses films « à la main », franchement fascinante. Mais Egan nous avertit : ne l’invitez pas ici, elle recouvrirait le building en entier de tapisserie…intéressant, possiblement.

La jeune femme et la lentille. Egan travaille la pellicule en calo ou en cianotypie, des procédés photographiques du 19e siècle qu’elle fait éclater dans une orgie lumineuse décalée et honnêtement, plutôt assommante. Elle m’expliquera que ces sons de rouages rouillés sont synthétiques et produits par un faisceau de lumière dans le ventre de la machine qui lit tout ce qu’on met sur la bande son : des dessins, des lignes, des lettres, les mots d’un poème de Grooming. Elle ira même jusqu’à ouvrir le corps de son instrument pour le complet ignorant que je suis. De ses petits doigts fins, elle déplace avec délicatesse un panneau métallique pour en révéler les entrailles. Le film y passe sous une toute petite ampoule. C’est lui qui hurle comme ça ? Un sourire…

Lorsque questionné sur son émotivité créative, Egan me parle sans une graine d’hésitation, d’anxiété. Pas celle de ce soir, celle qui t’habitait quand tu as produit ça. Elle m’assure que c’est bien le cas. Elle ne sait jamais où tout ça va la mener, c’est tellement technique, mais tellement aléatoire en même temps. Elle ajoute aussi la curiosité et l’énergie. Les trois mis ensemble, me font entrevoir le volcan de son atelier. Je compare ces attaques cinématographiques à du heavy-metal et elle acquiesce. Ça fesse et ça s’en crisse.

En échangeant avec son instigatrice assumée, je digère et comprend mieux le viol audiovisuel que je viens de subir, j’avais besoin de comprendre par contre, maintenant je vais mieux.

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