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Reportages et entrevues

Fanny Britt - Hôtel Pacifique

Fanny Britt – Hôtel Pacifique

Jeff Bertemes
27 février 2009

Du 10 au 28 mars, au Théâtre debout, collectif né de la passion de l’écrivaine Fanny Britt, du metteur en scène Geoffrey Gaquère et de la comédienne Johanne Haberlin, sera lancée la pièce « Hôtel Pacifique ». Jouée à la salle Jean-Claude Germain du « Théâtre d’aujourd’hui » et sous les auspices de sa créatrice Marie-Thérèse Fortin, la pièce se veut le reflet d’un théâtre de la vérité, de la rigueur et de la conscience. Rencontre avec l’auteure de la pièce, Fanny Britt.

Trois couples de génération, trois chambres, trois cellules avec pour pierre angulaire la déception des vivants face à l’amour au sens large du thème. Pourrait-on dresser un parallèle avec les thématiques développées par Sarte dans son « Huis-clos » ?

La différence essentielle dans cette pièce réside dans le fait que les personnages ne sont pas rassemblés. Ils sont isolés dans leur propre histoire et il n’y a aucun affrontement entre-eux. Cela dit on se situe sans doute dans une forme « impressionniste » du relationnel. Cela signifie que j’ai toujours beaucoup plus travaillé par « moment », par un traitement presque banal de la situation. Il y a de la place pour une certaine dimension poétique dans la pièce mais j’ai voulu traiter les choses dans le « petit ». Notre point de vue était de montrer la petite histoire avec la grande histoire qui passe sous les fenêtres. Je ne vois pas l’intrigue comme une allégorie.

La thématique centrale de notre pièce prend la forme de l’analyse de la vie de couple mais se penche beaucoup plus sur les aspirations et sur la déception qu’elle implique. Je parle de quelque chose de plus personnel que le rapport à l’autre. L’autre est presque toujours notre chimère, notre création, notre projection de ce qu’on a envie de voir et de penser de nous même. En définitive, notre rapport narcissique au monde et à nous-même est un élément central d’ « Hôtel Pacifique ».

Quelles sont dès lors vos influences littéraires ou, plus largement, artistiques ?

J’ai beaucoup été influencée par la littérature anglo-saxonne et américaine en général. Cette écriture et son parti-pris pour l’anecdote qui révèle l’universel me touche énormément. J’aime beaucoup quand la critique ou le point de vue sur le monde passe par quelque chose qui peut être anodin. C’est un rôle de l’artiste auquel j’adhère ou du moins auquel je voudrais adhérer.

Concrètement, j’admire énormément Richard Falk mais je suis également sensible à ce qui ne ressemble pas à ce que je fais, comme pour Serge Boucher que je trouve très pertinent, ou encore Patrice Dubois.

Je suis une inconditionnelle de Léonard Cohen, je me retrouve dans sa musique et dans sa poésie. J’aime le côtoiement du sacré, de la magie et du côté terre-à-terre pouvant aller jusqu’au familier. Je suis née avec les lectures des sœurs Brontë. Quelque chose dans le désarroi de leurs personnages me touchait énormément. J’ai également passé beaucoup de temps avec les poètes avant de vraiment m’intéresser au théâtre. J’ai beaucoup aimé Paul Eluard ou encore Emily Dickson, des formes littéraires assez courtes et suggestives pour lesquelles j’ai beaucoup de respect.

Je suis aussi freak de musique pop et de country. Je peut trouver un intérêt dans certaines choses qui n’ont pas spécialement de valeur.

Dans votre pièce, un congrès politique réunit les personnages. Quelle est l’importance selon vous de faire du théâtre un outil de création engagé où des thématiques sociales sont développées ?

Je ne peux pas dire que cela sera le cas dans chacune de mes pièces. Cependant, quand j’ai rencontré Geoffrey Gaquère avec qui j’ai travaillé pour ce projet et avec qui j’ai fondé la compagnie, je me suis rendue compte, en côtoyant sa volonté de faire du théâtre engagé, que je pouvais utiliser l’intime pour révéler des choses sur les dynamiques humaines. Il est certain que je n’écrirais jamais de théâtre pamphlétaire pur. D’autres que moi ont l’éloquence et la culture nécessaire pour le faire très bien. Geoffrey parle beaucoup d’agiter les consciences ou de brasser les gens avec des pièces qui vont peut-être exposer certaines vérités. Je dis cela sans vouloir être présomptueuse car nous ne sommes certainement pas les premiers à faire cela. Je veux simplement écrire un théâtre utile comme un verre d’eau peut le devenir quand on a la face engourdie.

Le fait de jouer dans une salle aussi intime que celle du « Théâtre debout » ajoute-t-il selon vous une dimension supérieure à la pièce ?

Geoffrey (Gaquère), en tant que metteur en scène, serait meilleur que moi pour répondre à cette question. On se retrouve avec les acteurs sur une scène aussi grande qu’une chambre d’hôtel. Il a  donc beaucoup travaillé avec cette idée d’intimité et du spectateur voyeur.

Après avoir adapté le Tom Sawyer de Mark Twain, co-écrit Quasi Umbra avec Olivier Kemeid et co-adapté le conte Pinocchio avec Geoffrey Gaquère, le théâtre peut-il, à vos yeux, devenir pour le jeune public un outil de conscientisation ?

J’ai grandi dans une école orientée vers les beaux-arts et nous allions régulièrement au théâtre. Mon fils va d’ailleurs dans cette école aujourd’hui. Il est clair que je rencontre un peu de résistance avec lui face au théâtre et qu’il est plus facile de l’emmener devant un écran de cinéma. Au théâtre, il y a une espèce de perméabilité des expériences, on ressent quelque chose qu’on ne peut vivre au cinéma. Un spectacle vivant n’est sans doute pas aussi agréable que le grand écran car il nous met plus en tension. Il y a une mise en danger importante du spectateur ainsi que de l’artiste.

A l’heure où le cinéma semble dominer le théâtre et l’opéra dans l’intérêt du jeune public, est-il important pour vous d’amener la nouvelle génération à comprendre et à apprécier l’outil théâtral ?

Certainement. Pour Pinocchio nous avons créé un personnage despote nommé Secondo Copo, chef d’une plantation de café. Il est important de faire naître un éveil.

Tom Sawyer a toujours été pour moi une chronique de la marginalité et de la différence.

Cette année j’ai décidé d’adapter « L’Odyssée » en 55 minutes. Cela a été mon plus grand défi. J’ai toujours essayé de garder en tête, outre l’obligation d’amuser les enfants, l’envie d’en faire une fable d’engagement sur le courage, la persévérance et les excès du pouvoir.

Du point de vue de la distribution, on retrouve à nouveau Johanne Haberlin qui vous accompagnait déjà dès la création de votre première pièce, Honey Pie en 2003. Quel œil portez-vous sur la distribution d’ « Hôtel Pacifique »

Joahnne me connaît depuis l’école nationale et a joué mes premiers textes. Elle connaît mon parcours et vice-versa. Au bout de quelques années, elle a une présence dans ma tête et certains rôles surgissent d’ailleurs spontanément pour elle. Ce personnage a été écrit spécifiquement pour elle.

C’est une actrice, comme j’aime à le dire, plus grande que nature, au propre comme au figuré. Elle porte la tragédie du haut de ses 6 pieds et a quelque chose qui tient de la comédienne grecque avec ses longs cheveux noirs.

Pourriez-vous me parler de votre collaboration avec Geoffrey Gaquère, rencontre qui me paraît hautement prolifique.

Nous étions amis depuis longtemps et nous n’avions jamais pensé à travailler ensemble. Après l’écriture de la pièce « Couche avec moi (c’est l’hiver) », Geoffrey s’est chargé de la mise en lecture au « Festival du jamais lu ». Nous nous sommes rendus compte que nous avions beaucoup de points communs dans la façon de lire les textes. Je dis souvent que Geoffrey porte à l’extérieur ce que j’ai à l’intérieur c’est-à-dire que j’ai l’impression d’écrire d’une manière intérieure en utilisant des émotions solitaires et personnelles comme la douleur, la tristesse, la nostalgie ou la peur. Geoffrey est transporté par la colère, l’indignation et le besoin de stimuler quelque chose. Ce mélange est intéressant et notre alchimie fonctionne bien.

Après cela, nous avons décidé de fonder une compagnie avec Johanne Harbelin, par envie de sauter dans le vide.

J’ai donc tous les bonheurs et les pièges de travailler avec mes amis.

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