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Délirium Plaza

Edouard 1er

Edouard 1er

Ed Hardcore
16 juillet 2010

Peut-être n’es-tu pas au courant, mais je ne suis pas le premier Edouard de la lignée : mon père s’appelle Edouard. Ce qui — en plein dans le mille ! — fait de moi un simple junior. Beurk.

Ça fait une douzaine d’années qu’on s’est ni vu ni parlé. Je suis devant la porte de son appartement à Québec, l’index pointé vers la sonnette depuis presque une minute, mon cœur palpite, j’ai l’envie soudaine et irrépressible d’une cigarette. Je m’assois dans les marches pis je fume en regardant les passants passer.

Il n’y a pas eu de chicane, simplement une « interruption de service ». On a cessé de se téléphoner, donc, inévitablement, de se voir. La dernière fois, ça remonte à Pâques ‘97 à Port-Cartier, chez ses parents, je lui présentais son petit-fils, Edouard III, mon gars, qu’il faudrait, lui aussi, que j’appelle pour lui donner des nouvelles, pis le féliciter : il vient de finir sa sixième année, l’an prochain il passe au secondaire, le grand garçon.

Je sais pas trop de quoi on va parler, la classique question « quoi de neuf ? » me terrifie, il y en a tellement du neuf depuis : j’ai eu deux autres enfants, chuis écrivain, pis il va bien falloir que je lui parle de la maudite maladie.

J’entends un déclic derrière moé, je fige, tétanisé. « Heille toé, mon hostie d’punk ! Crisse ton camp d’ma galerie ! »

Ouin, ça commence bien.

Je me redresse pis je me retourne pour lui faire face. Ayoye, douze ans, ça change un visage. Ses yeux bleus — ceux dont j’ai hérités — s’éclairent, il me reconnaît, il sourit, mal à l’aise. Je lui rends le sourire, pis le malaise.

— T’as don’ bin vieilli !

— J’allais dire la même affaire, p’pa.

Il me fait entrer en s’excusant du bordel, mais c’est juste une formule de politesse parce qu’à part la forte odeur de cendrier, c’est spic’n’span dans son logement.

On traverse d’abord un minuscule salon, meublé uniquement par un petit sofa en face d’une vieille télé, sur trois tablettes fixées au mur, il y a sa collection d’assiettes de collection. Pis je le suis jusque dans la cuisine.

— Tu dois avoir soif ? Je t’ai acheté de la bière.

— Je nous ai pogné un scotch à la SAQ en m’en venant. Sors-nous des verres.

— Ah, euh, hm… J’bois p’us.

Il me dit « ça » de dos en allant se faire couler un verre d’eau. Il le cale d’une traite.

— Maudit qu’i fait chaud.

— Tu bois p’us, Edouard ?

— Eddy. Edouard, ça fait tapette. T’a veux-tu ta bière astheure ?

— Oké.

Pendant qu’il va fouiller dans son frigidaire, je m’assois à la table, je dépose mon sac à dos par terre, ça fait cling-cling, il tique, s’arrête dans son mouvement.

— T’en as amené combien de bouteilles, bonyenne ?

— Un scotch, pis un rouge pour le souper.

— Hm. J’ai pas grand-chose à manger icitte.

— Bah. On boira le vin avec la bière, paraît que ça équivaut à un steak.

Il se retourne vers moé, le visage rouge pis couvert de sueur.

— J’bois p’us, tabarnac !

Je garde mes yeux vissés dins siens.

— Heille p’pa, je préfère qu’on boive ensemble que t’attendes juste que j’parte pour orvirer une brosse tout seul.

Il prend une deuxième bière dans le frigidaire, met les deux bouteilles sur la table pis se dirige vers l’armoire pour en sortir deux verres.

— Montre don’ ça, woère, c’est quoi ton scotch.

Un peu fébrile — j’ai hâte d’avaler de l’alcool pour me détendre —, je sors un Johnnie Walker Black Label 12 ans de mon sac. Eddy s’en lèche déjà les babines. Je nous verse chacun un verre (généreux), on touche pas à nos bières.

On mate la robe, on hume, on se fait un clin d’œil pis on trempe nos lèvres. « Hmmm. » Satisfait, un peu moins crispé, Eddy se cale sur sa chaise en faisant tournoyer l’alcool dans son verre.

— Tu bois du scotch, toé ? À ton âge.

— Oué, c’est un de mes chums qui m’a perverti. Pis en passant, p’pa, j’ai 35 ans, t’sais.

— 35 ans… À ton âge euh… On vivait encore à Port-Cartier ?

— Oué. J’en avais 5. C’est quand chuis allé en Floride pour la première fois.

— Ah oué, la Floride.

— T’étais pas v’nu, j’étais juste avec maman pis Pauline.

Il se renfrogne, soupire bruyamment, s’enfile une longue gorgée de scotch.

En 1980, chuis allé voir ma grand-mère qui habitait la Floride durant l’hiver : la plage, Disneyworld, toute le kit. Mon père était resté sur la Côte-Nord, il n’avait pas pu prendre off. Quand on est revenu du Sud, ma mère a découvert qu’il s’était scrapé la face toute la semaine (alcool, drogue, jeu, name it) pis qu’au final, ça avait coûté plus cher à mon père de rester seul Port-Cartier que notre voyage en Floride.

J’ai pas envie de confrontation, chuis pas ici pour remettre les pendules à l’heure, j’ai juste le goût de passer une journée cool avec mon père.

— Ttt… Tu collectionnes encore les assiettes ?

— Nah. Celles qui a dans le salon, c’est les seules que j’ai gardées en déménageant de Trois-Rivières. C’est mes préférées.

Je fouille encore dans mon sac, j’en sors un paquet mal emballé.

— Quin, c’est pour toi.

— C’est quoi ?

— Pas grand chose. Un cadeau.

— T’es bin cave, j’t’ai rien acheté, moé.

— Bin, tu m’as acheté de la bière.

— Pis toé, du scotch.

— Rectification : le scotch est à moé, j’orpars avec le reste.

Il rit, c’est sincère. Il prend le paquet pis le déballe maladroitement, s’en câlissant un peu, il n’est pas habitué à recevoir des cadeaux.

— Qu’essé ça ?

— Bin, une assiette.

— Pour faire quoi ? Manger ? J’en ai d’la vaisselle icitte.

— C’est pour ta collection, tcheck, y a un tigre en or dessus. ‘Est nice, han ?

— Pour ma collection !? Penses-tu vraiment que ton assiette de Dollarama va se mériter une place dans ma collection ?

— C’est pas du Dollarama, je l’ai prise chez Super Dimona.

— Super quoi ?

— Dimona. C’est un magasin sur la Plaza St.Hubert à Montréal.

— Heille, l’assiette la moins chère que j’ai dans le salon vaut 350 piasses, tabarnac ! Ç’a rien à voir avec ton cossin du Super Démona.

Tous les deux, on cale notre scotch pis on s’ouvre notre bière en même temps, on se rafraîchit les idées à grandes gorgées de Labatt 50.

— En fait, ça s’appelle Super « Prix » Dimona, le magasin. Je l’ai payée des pinottes, c’est juste que je trouvais le tigre en or vraiment cool.

Eddy reprend l’assiette, observe attentivement le tigre, la retourne.

— Câlisse, Junior ! ‘Est made in India !

Il la lance dans le lavabo derrière lui.

— Heille ! Tu vas la casser !

— ‘A mérite juste ça, de se casser.

— Comment une assiette peut « mériter » de se casser ?

— C’est une honte que tu m’offres ça.

— Ta yeule, une honte ! Je la trouvais vraiment cool avec son tigre doré, je me souvenais que tu collectionnais les assiettes, je l’ai vue, je te l’ai achetée, mais pas en me disant que c’est génial, que c’est top, non, juste pour le fun, parce qu’elle était cool ! Tu collectionnes les assiettes, tabarnac, Edouard ! J’ai pas un seul de mes chums, ni même une vague connaissance qui connaît quelqu’un qui collectionne des assiettes ! T’en rends-tu compte ? Mon père, en plus de disparaître de la carte, il trippe pas sur… hm, les vinyles rock’n’roll, pas sur les affiches de b-movies, pas sur la littérature : mon père fuckin collectionne des assiettes !

— J’aime ça le rock’n’roll, chuis un grand fan de Johnny Halliday.

Je me sers un autre Johnnie Walker, pis le cale aussitôt.

— Pis moé, chuis d’la marde ?

Je verse un autre scotch à mon père.

Long silence pesant.

— ‘Est où ta toilette ?

— Là, au boutte du corridor.

J’y vais. Je pisse longtemps en me préparant d’une main une track de poudre chubby sur la porcelaine de son lavabo. Je sniffe après avoir tiré la chaîne pour pas qu’il m’entende me droguer.

En revanant vers la cuisine, je passe devant sa chambre à coucher. La porte est ouverte, j’y jette un œil.

Fuck !

Les murs sont couverts de cadres, les cadres contiennent plein de photos cochonnes de chicks, des chicks avec « ED » écrit sur le corps. Des images érotico-artistiques ou carrément pornographiques. En gros : des hardcorettes que j’ai jamais vues !

Mes jambes deviennent molles, je me sens étourdi, je crisserais le camp au sol, mais je parviens à me retenir sur le cadre de la porte.

Je retrouve enfin ma contenance pis retourne à la cuisine. Me sers un nouveau scotch pis fixe mon père qui tient l’assiette au tigre doré entre ses mains.

— Chuis désolé, Junior. T’as raison. ‘Est l’fun, cette assiette-là. J’ai plein d’assiettes avec des animaux, pis j’en avais pas avec un tigre. (il me fixe intensément) Merci.

— C’est quoi les photos dans ta chambre ?

Il mate la robe de son scotch, le hume, puis y trempe ses lèvres. Il se cale dans sa chaise et m’enligne avec le bonheur brillant dins yeux.

— Ça, Junior, c’est un peu comme la Providence. Quand chuis arrivé à Québec en 2006, j’ai décidé d’inscrire mon numéro pis mon adresse dans le bottin, j’étais prêt à ce que toé pis ta sœur m’ortrouviez. Sauf qu’au lieu d’orcevoir un téléphone ou bin une lettre de vous autres, je me suis mis à r’cevoir des photos, hm, olé olé. Des photos de filles toutes nues qui écrivaient mon nom sur eux autres. J’insiste sur le « fille », parce qu’elles étaient pas vieilles, pis sur le « des », parce que j’en ai reçu un crisse de tas. Y en avaient de la France, d’icitte au Québec, pis même deux ou trois du Japon. Je sais pas pourquoi, vraiment pas, mes ces filles-là ont décidé d’écrire mon nom sur elles pis de m’en envoyer les photos.

Il prend une pause pis s’allume une cigarette. Je fais pareil.

— T’sais, Junior, quand j’avais ton âge, je pognais pas mal avec les p‘tites mères. Faut dire qu’en plus de savoir comment leur faire du charme, bin, hm, je savais leurs faire des, hm hm, affaires. Tu sais leurs faire des affaires aux p’tites mères ?

— Euh, oué. Je sais leurs faire certaines affaires.

Mon père m’orgarde alors droit dans les billes, les yeux brillants, fier de son gars, fier de lui aussi. Dans ma tête, c’est la troisième guerre mondiale, ça se bat pas possible : est-ce que je devrais lui dire que ces photos-là, il les a reçues par erreur, que c’est à moé qu’elles étaient destinées, que chuis le ED de ces chicks, que c’est grâce à mes mots qu’elles se déshabillent pis se beurrent ainsi les boules ou le smoked meat au sharpie, que ça tombe pas du ciel des photos de même, que je travaille fort pour en avoir, lui dire honnêtement « heille p’pa, on ne se souviendra pas du sénior, mais bien du junior, le sénior n’étant… qu’une pauv’merde. »

— Tu connais-tu une bonne place à pizza pour accompagner le rouge ? C’est ma tournée.

On s’en est fait venir une triple cheese (mon père raffolant comme un débile du fromage), on a bu le rouge, les bières, pis le scotch aux deux tiers, on s’est conté nos histoires, il n’aime pas ça que je sois écrivain, les écrivains sont tous des tapettes, les écrivains se pognent le beigne à imaginer (à juger) la vie tandis que les autres vivent, je lui ai montré des photos récentes de ses petits-enfants, il a eu une douleur violente à la poitrine, je nous ai resservi du Johnnie Walker pour faire passer les émotions, il a failli pleurer, moi aussi, mais il est pas tapette, pis moé, devant lui, chuis pas une tapette, on a regardé les nouvelles TVA à dix heures, on a confronté nos opinions, on s’est fait chier, on a ri, on s’est trouvé caves en crisse, on s’est fixé dins yeux, on a acquiescé sans raison, un genre de « oké, c’est cool », on a fumé nos deux paquets de cigarettes, on est allé au dépanneur s’en racheter, j’ai ressenti la douleur moi aussi, j’ai pris mes médicaments entre deux tracks de coke, il a évité de mes parler de mon problème de drogue, il a posé l’assiette du tigre en or sur une de ses tablettes, entre celle 350 piasses pis une autre d’Elvis, on n’a pas fumé de joint, mon père haï les hippies pis le pot c’est de la dope d’hippies, on a parlé de ma mère, de ma sœur, de son père, pis de sa mère décédée l’été passé, pis chuis parti, il m’a invité à dormir chez lui, mais j’allais un show au Cercle, des amis qui m’attendaient, on s’est timidement serré dans nos bras, pis chuis parti. Chuis parti.

On s’est promis de se rappeler avant 12 ans. Dans 5, dans 10, peut-être.

En route vers le Cercle, j’ai téléphoné à Joliette via une cabine à 50 cennes, pour parler à mon fils. J’étais beurré que l’crisse pis il était tard, il était couché, il dormait, à l’autre bout du fil ça s’impatientait, ça me faisait la morale, « c’est quoi l’idée de téléphoner à cette heure-là complètement chaud », blablablabla. J’ai raccroché au milieu d’une phrase. Je vais le féliciter demain pour son passage du primaire au secondaire, demain, si chuis pas trop poqué, sinon, après-demain. J’espère que je ne vais pas oublier.

http://hardcorettes.blogspot.com

http://terreurterreur.wordpress.com

Photo: Jean-Philippe Granger

7 commentaires
  • [...] This post was mentioned on Twitter by André Péloquin and André Péloquin, BangBang. BangBang said: Edouard 1er: Peut-être n’es-tu pas au courant, mais je ne suis pas le premier Edouard de la lignée : mon père s’ap… http://bit.ly/9xFWk2 [...]

  • Alexis
    16 juillet 2010

    Wow.

  • Nouvelle chronique @bangbangblog d’Ed Hardcore. Rencontre avec son papa. À vos mouchoirs!:…

  • Joëlle
    19 juillet 2010

    :) .

  • l'hystérique
    19 juillet 2010

    Ça me fais pitié un père qui pourrait oublier son enfant…t’es mieux de l’appeller caliss avant qui t’haïsses la face pour de vrai…

  • Kristof G
    15 août 2010

    Bravo (j’avais pas encore lu). Beau boulot.

  • Sarah
    20 août 2010

    J’aime ce que tu écris.

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