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Semi-automatique

Des mots qui sonnent

André Péloquin
21 janvier 2012

Quand t’es un garçon de 16 ans, t’as les bras trop longs, ta voix surfe sur toute la gamme d’octaves et ton visage devient un aéroport international pour le sébum. Comme si ce n’était pas assez, hormones, fluides et émotions s’entremêlent sans trop d’explications. Bref, la première fois que je me suis fait laisser, j’ai commis l’irréparable : j’ai écrit une lettre. Pire encore, une longue lettre (des pages et des pages). Pire, pire encore : c’était surtout une lettre où je commentais les mots des autres (bref, Weezer, R.E.M… je sais, ce n’est pas un corpus très homogène ou édifiant). Des strophes qui, pour moi, étaient des arguments massues pour requinquer cette amourette, mais qui étaient pour l’autre, de bonnes raisons pour m’éviter dans les couloirs.

Bref, un coup de main aurait été apprécié pour éviter ce désastre épistolaire et c’est là qu’un parolier m’aurait bien aidé. Malgré l’aura entourant certains paroliers (Luc Plamondon venant en tête), ce métier demeure méconnu aux yeux du grand public et s’avère même une tâche ingrate pour certains de ses pratiquants.

Frédérick Baron, un auteur-interprète français habitant au Québec depuis des années et qui a autant collaboré avec Catherine Durand que Céline Dion, a bien voulu aborder et décortiquer son art pour la chronique Semi-Automatique de janvier 2012.

Sa vie imitant un couplet, Baron a mis des mots dans la bouche des autres, bien malgré lui. Après avoir donné un de ses premiers concerts après son arrivée au Québec, un spectateur l’a approché pour complimenter sa plume. Ce nouveau fan était, en fait, un compositeur qui a notamment signé des mélodies pour Lara Fabian et Roch Voisine. « Ensuite, il m’a dit “J’aime bien ce que tu écris. As-tu déjà pensé écrire pour d’autres?” et je lui ai répondu “Non. Vraiment pas!” », s’exclame Frédérick en rigolant. « Pas que je dénigrais le métier, mais je ne réalisais pas encore sa portée. C’est lui qui m’a tendu ma première perche. »

(Parfois) pour une poignée de dollars…

Alors qu’un auteur-compositeur-interprète peut être payé quotidiennement en foulant, six cordes à la main, les planches des différents bars, cafés et autres salles de spectacle du Québec, c’est l’Eldorado pour les paroliers : seulement une poignée de veinards arrive à en vivre. « Il y a plusieurs cas de figure », explique Baron. « En fait, on ne vend pas nos textes. On n’est payé uniquement par le droit d’auteur généré par la vente de l’album, les passages radio, scéniques, télévisés », ajoute-t-il avant de préciser que la baisse des ventes de disques n’affecte pas seulement des « majors » qui n’ont rien compris à l’Internet 2.0, mais aussi des artisans qui en font les frais bien malgré eux. « La baisse touche directement certains artisans de la chanson comme les auteurs et les compositeurs. Ceux-ci sont en première ligne, car leurs revenus sont essentiellement basés là-dessus. » Heureusement que certaines démarches gouvernementales peuvent jouer en leur faveur.

« Il y a tout de même une variété de programmes gouvernementaux », précise ensuite le parolier en faisant notamment référence à MusicAction. « Si, par exemple, le prochain disque de Bruno Pelletier était subventionné par ce programme, les auteurs et compositeurs recevraient un montant garanti de 400$ par chanson chacun », démontre Baron tout en glissant que « bien souvent, ce montant est supérieur à ce qu’on touchera par la vente des albums, les droits d’auteur au Québec étant minimes. » Comme quoi, certains projets politiques pourraient faire vivoter davantage la situation des paroliers.

C-11 s’en fout…

Sujet toujours d’actualité, la projet de modernisation de la Loi sur le droit d’auteur – le projet C-11 – affaiblirait, en fait, les fondements mêmes de ce droit selon plusieurs artisans, en bardant la loi d’une panoplie d’exceptions permettant d’utiliser certaines œuvres sans compenser ses auteurs. « Ça va enlever quelque chose comme 35% en moyenne de nos revenus », résume Frédérick. « Qu’on soit auteur, compositeur, professeur ou infirmière, quand on apprend du jour au lendemain qu’on risque de perdre le tiers de ses revenus, personne n’est content! Je connais beaucoup de gens qui se trouvent d’autres jobs pour poursuivre dans ce domaine, et ça, c’est quand ils n’abandonnent pas! »

De plus, un parolier doit aussi s’improviser comptable, car il ne touchera que six chèques de redevances par année : trois de la SOCAN, trois de la SODRAC. « Alors voilà, on a six paies par année… mais avec de grandes fluctuations! On ne sait jamais d’avance ce qu’on va gagner. C’est quelque chose qu’on doit accepter très tôt quand on fait ce métier d’ailleurs! »

Bien sûr, un auteur qui s’en tire bien pourrait aussi avoir accès à d’autres sources de financement. « J’ai été très chanceux au fil des dix dernières années, car je me suis retrouvé sur plusieurs albums qui, cumulés en catalogue, me permettent d’en vivre », confie Baron. « Et à ça s’ajoute des ateliers que j’anime, des conférences que je donne, des jurys auxquels je participe, comme il peut aussi arriver qu’on nous offre des avances sur certains contrats ou des cachets de commandes. »

« Je l’aime, moi non plus! »

Encore là, de nombreuses options se présentent au parolier lorsque vient le temps de vendre ses mots. « Parfois, c’est une commande directe », élabore Frédérick. « Parfois – quand tu commences à être un peu connu –, des artistes te contactent directement parce qu’ils veulent ta plume, ta signature sur leurs pièces. Y’a pas de garantie de placement, mais on a un peu plus de chance dans ces cas-là », explique-t-il en faisant référence au fait que si Stéphanie Lapointe fait appel à toi pour lui écrire une chanson, elle serait vraiment méchante de dire non une fois la pièce livrée, parce que, oui monsieur!, l’artiste peut dire non et faire en sorte que l’auteur reparte bredouille (on y reviendra).

« Ensuite, il y a le “pitch”! », poursuit Baron, exemple en tête. « Disons qu’on apprend entre les branches qu’Isabelle Boulay prépare un nouvel album, on tenterait de lui envoyer une chanson spontanément afin de se retrouver parmi ses collaborateurs. Ça peut donc arriver qu’on prépare deux, trois, quatre titres et qu’aucun d’entre eux ne soit retenu. C’est comme un appel d’offres, en fait. »

Pour revenir au mot tant redouté – le « non », le refus d’un artiste –, Baron croit que le gouvernement devrait intervenir. « Ça prendrait un cachet systématique » élabore-t-il. « Ce qui est étrange avec ce métier, c’est que si t’engages un musicien de studio, un ingénieur de son ou un réalisateur, tu les paies. Tout le monde est payé dans l’industrie de la musique, sauf les auteurs et les compositeurs. Il me semble que lorsqu’on passe une commande qui n’est pas liée à MusicAction, il devrait y avoir une règle imposant que notre travail mérite un cachet minimum. On dit que tout travail mérite salaire, pourquoi ça ne s’applique pas quand on nous demande de le faire? »

Auteur au micro!

Auteur flexible qui signe autant des textes pour des chanteurs qui ont du coffre à la Marc Hervieux que des strophes pour des interprètes plus nuancés comme Catherine Major, Frédérick Baron s’impose bien évidemment des limites lorsqu’il signe les paroles des autres, mais lorsque vient le temps de temps de se remettre à l’écriture de ses propres chansons, les barrières sont levées. « Mon premier album à titre d’interprète a été une véritable récréation où je pouvais vraiment libérer mon écriture! », se rappelle celui qui, en avril, lancera une seconde œuvre à saveur électro pop. «  Pour ce disque, j’envisageais de travailler avec des gens comme Jérôme Minière. J’avais peur d’essuyer un refus, à cause de mon côté “parolier populaire”, mais ce que j’ai fait entendre à Jérôme lui a beaucoup plu et l’a fait embarquer dans le projet. Puis j’ai été capable de rejoindre Alexandre Désilets et d’autres », conclut-il, démontrant une autre leçon qu’un parolier en herbe devra aussi maîtriser pour s’imposer : développer son réseau de contacts.

En ce qui me concerne, je n’irai pas jusqu’à remonter dans le temps pour remanier ma lettre, mais je pourrais tout de même demander un parolier à me préparer une autre missive du genre, la mémoriser, puis lui refuser son œuvre sans le dédommager parce que, malheureusement, on peut encore le faire, compte tenu des conditions actuelles. En espérant que ça change…

Pour avoir plus de détails sur Frédérick Baron, consultez son site web : frederickbaron.com

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