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Mon chat s'appelle Paul Sarrasin

De l’inconcevable à la consternation

Patrick Dion
7 septembre 2012

J’avais déjà commencé à rédiger ma chronique. J’avais tout prévu d’avance. Les pronostics étaient bons et je pensais avoir misé juste. J’avais la boule de cristal fraîchement shinée. J’avais écrit que je ne voulais pas péter votre balloune mais que l’élection de Françoise David dans Gouin et de Pauline Marois comme Première Ministre n’allait rien changer à vos vies mercredi matin. Au pire ça vous aurait fait vivre une petite émotion dans l’ECG plat de votre mardi soir. Habité par mon sempiternel cynisme, j’avais aiguisé mon ton baveux. J’allais parler de vieux partis, de centre-centre-pas-très-à-gauche, de fausse sociale-démocratie. Des mots crasses ouais… J’allais en beurrer épais avec notre emprisonnement dans un système socio-économique dans lequel on est malheureusement pognés. J’aurais ajouté qu’il faut changer le monde avant de changer la politique, non le contraire. Et j’allais un peu rire en disant qu’on s’était fait fourrer à scander nos « Allez voter! » à grands renforts de tweets et statuts Facebook . Mais c’était avant.

Avant la folie. J’avais pas tout prévu. Comme à chaque fois qu’un événement du genre survient, j’ai été sonné. Crisse que je m’attendais pas à ça. Un train dans ma face n’aurait pas fait plus de dommages. Ventre noué, mal de cœur. J’y comprenais rien. Au-delà du fait qu’un homme ait réussi à marcher en plein centre-ville de Montréal vêtu d’une robe de chambre, d’une cagoule et d’un AK-47 entre les dents, j’étais incapable de m’imaginer qu’un être humain en vienne à détester une simple idée au point de vouloir annihiler ceux qui la supportent. Pourquoi tant de haine? Pourquoi toute cette violence? Comment un homme, à l’existence semble-t-il tout ce qu’il y a de plus plate, peut-il passer du Docteur Jekyll à Mister Hyde en l’espace d’un court instant. Qu’est-ce qui se passe pour que les fils cessent de se toucher dans sa tête? Je ne peux m’empêcher de penser au massacre qui aurait pu se produire si son arme ne s’était pas enrayée. J’en ai encore la chair de poule.

Puis, l’inconcevable a fait place à la consternation. J’avais toujours pensé que le Québec était un village d’irréductibles Gaulois en Amérique du Nord, que nous n’étions ni le Canada anglais ni les États-Unis, que nos différences profondes n’étaient pas seulement culturelles mais également sociales, que notre ouverture d’esprit sur la mixité allait à l’encontre des valeurs de peur et d’exclusion que nos voisins géographiques aiment bien s’enfoncer dans la gorge. Aujourd’hui, je n’y crois plus. Je ne me reconnais plus dans le Québec d’aujourd’hui, encore moins depuis mardi. Le pays dont je rêve se situe maintenant à l’intérieur des circonscriptions de Gouin et Mercier. Ça va faire un crisse de petit référendum.

Stupéfaction au coucher, donc, et immense tristesse au lever. Ça a dû me prendre une demi-heure pour avaler mon bol de céréales. Elles rentraient vraiment tout croche et ça n’avait rien à voir avec la grosseur de mes morceaux de banane. Puis j’ai enfourché mon vélo, un peu zombie, pour me rendre à mon premier enregistrement de la saison. Je ruminais mes incompréhensions en pédalant mollo, comme une vache qu’on mène à l’abattoir. Comment se faisait-il que la vie continuait après un tel événement? Le même feeling, le même genre de questionnement que lors de la tuerie de Polytechnique ou de la mort de mon père : à quoi ça sert de mettre un pied devant l’autre quand tout ce que je réussis à faire est d’absorber le choc? Je suis trop fucking sensible. Tout me gruge l’intérieur. Ce matin, j’avais juste envie de dire aux gens qui m’entourent que je les aime, que ma vie sans eux est inutile. Le reste n’a aucune importance. Le cash, la gloire, le pouvoir, le patio, le spa pis le char de l’année ne sont que de la poudre aux yeux jusqu’à ce qu’on réalise l’Important.

Malgré la peine et l’incompréhension, le quotidien a doucement repris son rôle; celui de kicker le vieux stock par du neuf. Nos souvenirs sont si facilement interchangeables. Notre inconscient aime bien le confort de la routine. Au fil de la journée, un peu de lumière a filtré sous l’opacité haineuse des réseaux sociaux : l’annonce du PQ d’abolir la loi 12 et d’annuler la hausse des frais de scolarité. Ah ben fuck! Dans la gueule de mon cynisme. Vous voulez dire que la grève des étudiants, que les coups de matraque sur la tête, que les échanges venimeux entre amis, que les multiples marches et protestations auront finalement payé? Moi qui marchais sans y croire vraiment. J’ai un peu envie de pleurer de honte. Mais vous savez quoi? J’hésite quand même à penser que le travail a porté fruit, qu’on a eu ce qu’on méritait. C’est que la vie est crissement injuste. Parlez-en à la famille de Denis Blanchette pour le fun. Elle est plus souvent qu’autrement une grosse beurrée de malchance. Finalement, je nous souhaite de nous rappeler longtemps cette effroyable soirée pour comprendre l’importance des autres. J’espère que nous nous souviendrons que lors des grands tremblements, l’épicentre ne se situe jamais à la hauteur de notre nombril.

Un commentaire
  • Bertrand Dugré
    7 septembre 2012

    C’est une partie du drame. La haine est un sentiment humain. Beaucoup de gens sont sensibles( comme moi) je dois tout raisonner parce que mes hormones me jouent des tours. Face à Twitter j’ai eu un coup de poing aussi fort que toi. Je n’y voyais que de la haine, du sarcasme du « mon père est plus fort que le tien ». J’ai émis 1100 tweets en trois semaines. Essayant de modérer les gens un par un. J’ai passé deux nuits à me raisonner(dans le désespoir total) me disant qu’on n’avait pas progressé en 8 000 ans. Je me suis expliqué la Réalité. J’ai essayé de la changer un peu.

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