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Chroniques Semi-automatique

Dans le désert de SXSW

Dans le désert de SXSW

André Péloquin
19 mars 2012

En février dernier, le collègue Mickaël Bergeron lançait une question sur son site personnel : est-ce que le journalisme de région est snobé? La réponse : oui et c’est malheureux. Mais qu’est-ce que le journalisme « de région » au juste? Un journalisme de proximité? Alors, en quoi le média hyper local Rue Masson est-il différent, côté contenu, qu’un journal de quartier? Et si le journalisme de région se veut un genre boniface et badin, où on souligne la moindre prouesse de l’équipe de baseball bantam du coin par exemple, en quoi est-ce si différent de la pléthore d’articles aux points d’exclamation dans le tapis qui accompagne chaque expédition de Planète Québec à South By Southwest?

Bien que, fort heureusement, on lit de moins en moins d’articles locaux à saveur «gonzo  diète » sur l’initiative (« J’ai pris l’avion, j’ai été voir des concerts au Texas, y’avait des artistes québécois là-bas qui sont contents d’y être pis je me suis couché tard. » Eh boy! Veux-tu un collant avec ça? ) – et je parle en connaissance de cause car j’ai abondé dans l’affreux cliché lors de mon passage à la fameuse foire texane – des questions demeurent : est-ce que le périple en vaut le coup? Outre l’encre locale, est-ce que Planète Québec fait mousser quoi que ce soit (le site gouvernemental qui y est associé étant chiche en chiffres, mais surtout en retombées)? Alors que plusieurs festivals québécois à saveur culturelle n’arrivent pas à joindre les deux bouts, est-ce que les 200 000$ en subvention du gouvernement du Québec investis dans l’édition 2012 de cette ruée vers l’art pourraient être plus utiles localement?

Selon le consultant Pierre Gourde, que j’ai fait intervenir tellement souvent dans mes chroniques que je devrais carrément lui verser le chèque, la réponse ne peut être claire. « J’ai toujours été ambivalent face à ce genre d’initiative », confie-t-il. « Comme me l’a dit un programmateur du SXSW, justement, ça ne sert à rien de se pointer au festival si on n’est pas prêt à jouer tous les jours et dans tous les racoins ». Des propos qui font aussi échos à ceux du chanteur de Fucked Up qui, dans un billet publié en 2010 après le second périple de son groupe à la mecque des gens-qui-tweetent-des-photos-floues-de-shows, prévenait ses contemporains que s’offrir un périple à SXSW à titre d’artiste pouvait être une semaine de vacances fort agréable, mais surtout un pari relevé alors que l’attention des spectateurs va des têtes d’affiche, aux événements organisés par des conglomérats publicitaires en passant par le petit groupe dont on dit le plus grand bien pour ensuite revenir aux Springsteen et compagnie. Et cette critique venait d’un groupe canadien plutôt connu! Pas du chanteur folk qui joue au bar du coin, genre!

Gourde revient toutefois à la charge en nuançant : « Mais, en même temps, le fait d’y aller et de jouer en après-midi permet aussi à des gens dans l’ombre de faire leur travail et d’amener les cinq personnes qui comptent. L’important, ce n’est pas le nombre, mais bien la qualité […]. Comme je dis souvent à certains de mes clients, t’auras beau parler à 100 000 personnes, si aucun de ceux-là ne veut ton produit, who cares? T’es mieux d’en avoir moins, mais de mieux les cibler. En ce sens, je suis d’accord avec le concept, mais faut évidemment le relativiser face aux résultats réels. » Et le constat est : outre les médias locaux et les « lucky few » qui nous rappellent à grands coups de photos Instagram qu’ils sont là, peu de personnes mentionnent Planète Québec sur la Toile en ce deuxième périple au SXSW. Pourtant, la brochette d’artistes qui y est présentée est quand même alléchante et le succès américain des Malajube et autres Breastfeeders laisse entendre que les médias de nos voisins du Sud sont charmés par nos accents et accords tonitruants, est-ce que nos représentants gouvernementaux devraient passer plus de temps sur la promotion de l’événement que sur le serrage de pinces? Mais bon, comme le mentionne à nouveau le consultant, « en jouant qu’au FME ou à Tadoussac, tu demeures confiné à tes terres. »

Mais, on m’informe que le vent pourrait aussi être sur le point de tourner selon un informateur, appellons-le Artax, qui couvrait la plus récente édition de SXSW. « J’étais dubitatif avant d’arriver ici cette année – c’était ma première couverture de l’événement -, car j’avais aussi entendu parler du manque de public autre que les Québécois dans ces vitrines, et c’est faux! Pour le show de lancement avec Ariane Moffatt et pour celui de Canailles avec de la poutine gratuite, la place était bondée de Québécois, bien sûr, mais aussi d’Américains. Ça ne ressemblait en rien à ce qu’on m’avait décrit! » Ainsi, Planète Québec attirerait finalement du public. Tant mieux. Mais est-ce que les décideurs comptent par mieux? Ça demeure à voir. Bien que les artistes et artisans reviennent toujours satisfaits du périple, les retombées directement liés à SXSW ne sont pas légions. Prenons par exemple le cas du collectif rock n’ cuir Dance Laury Dance qui a participé aux deux éditions de Planète Québec en plus de cumuler des participations à des vitrines M Pour Montréal. Selon leur gérant, leur participation de l’année dernière leur a permis de participer… aux Francofolies de Montréal. Tout un détour, en effet!

Bien que les 200 000$ injectés cette année dans la conquête du Far West demeurent un montant ridicule pour un festival appartenant au Regroupement des événements majeurs internationaux (le REMI), ça n’empêche pas l’organisme – qui regroupe notamment des événements phares comme le festival de Jazz et Osheaga, de réclamer plus de subventions du gouvernement pour financer leurs activités. Le FME, de son côté, organisait un concert bénéfice mettant en vedette Karkwa l’année passée pour éponger un déficit. Oui, oui, « ze » festival autant chouchouté par les artistes que les médias n’arrive pas à joindre les deux bouts! Pendant ce temps, d‘autres incubateurs et diffuseurs de talent locaux – dont le festival Spasm – échappent encore et toujours aux bourses des différents paliers gouvernementaux.

Dans ces conditions, alors que plusieurs des talentueux artistes se produisant à Planète Québec pourraient se rendre au Texas par leurs propres moyens, alors que les finances de plusieurs initiatives locales aux impacts tangibles se portent plutôt mal, je dois vous avouer que je ressens un petit malaise qui fait en sorte que je ne m’emballe pas autant que mes confrères qui font du journalisme « de région », ou pas, au Texas.

Crédit photo : Ed In The Kitchen (Flickr)

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