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Reportages et entrevues

Daniel Lehan @ AxeNéo7 - Écrire sur les murs

Daniel Lehan @ AxeNéo7 – Écrire sur les murs

BangBang
17 décembre 2013

Crédit photo : Karina Pawlikowski
Texte : Max Clark

La galerie est calme, il est tôt j’imagine, je déambule d’une porte à l’autre. Cet artiste britannique m’invite entre quatre immenses murs blancs où on a planté des cadres de toutes les grandeurs, des panneaux, des feuillets jaunis. On pourrait croire que Daniel Lehan a monté son expo avec ce qui traînait dans son atelier. Comme un éloge du brouillon, de la grossièreté de lettres à l’encre noir griffonnées sur un carton délavé ou sur un morceau de plywood. Beaucoup se sont retrouvés sur son site eachdayadrawing au cours des dernières semaines.

Des lettres, partout, des chiffres, des listes, des mots qui s’interchangent, se répètent, le récit anachronique et décalé d’un être qui ouvre les yeux pour la première fois et constate avec naïveté l’immensité du règne animal ou la banalité d’un sandwich aux œufs. Au détour, un court texte au crayon de cire sur une feuille lignée. La fatalité de la chute surprend, percute un sentiment d’enfant et tout à coup, je me sens vulnérable. Je vois tout le reste différemment, retourne en arrière, appréhende à tâtons l’intimité de ces bouts de phrases, la sensibilité qui s’y cache, l’air de rien. S’installe alors la proximité avec ce peintre, ou encore cet écrivain, qui ne peint plus des images mais des mots.

Dans un coin, on discute. Il m’avoue avoir délaissé le figuratif parce que c’était trop long, qu’il avait l’impression de laisser filer la magie des moments et de ne pouvoir pondre à mesure son appréhension du monde évoluant par les secondes. Maintenant c’est ce qu’il fait, se laisse imprégner des joies et des peines, de la platitude des minutes qui passent et garroche ça sur le matériel qui lui tombe sous la main. Lorsque je prononce le mot dada, ces petits yeux s’écarquillent, le coin de ses lèvres se relève, il incline la tête en approbation et souffle avec un brin de fierté qu’il a autrefois exposé au Cabaret Voltaire.

Puis, on jase et il me révèle de ces petits secrets qui déclinent d’autres bribes de la profondeur de l’oeuvre. Derrière une feuille jaunie, encadrée, dactylographiée de bleu ciel, se cache une image de la Vierge que personne ne verra jamais. Et ces petits cartons peints de noir, étalés sous une vitre, qui sont en fait des photos de vacances dont on a censuré l’image. A la place, de petits mots sont rédigés aux bons endroits : sky en haut, grass en bas, children au centre. L’image reprend vie d’elle-même en quelques syllabes.

Le violoncelle posé dans le « quiet corner » ne mentait pas. Accompagné de l’illustrateur ottavien Chris Simonite à la guitare, l’artiste nous présente quelques chansons qu’il a écrites depuis Londres. Sa voix est quelconque, il sautille, gambade un peu. C’est amusant, ça met un peu de vie jusqu’à ce que la violoncelliste Andrée Préfontaine, qui s’installe seulement pour la dernière pièce, nous perce l’abdomen de son archet. Ses notes sont profondes, criantes, elles nous enveloppent. Quand le silence revient doucement, il y a ce moment d’infini qui flotte, cet instant magique où chacun hésite, est encore suspendu à la note, puis un claquement de main, on revient au sol et on applaudit ensemble, ravis.

En m’en retournant, j’arrête l’auto devant l’édifice abandonné qui fut autrefois la cour juvénile de Hull. L’an dernier, Lehan, de toute évidence amoureux de la ville ou peut-être d’une personne dedans, avait entrepris de ressasser l’histoire de ce lieu rongé de souffrance en placardant ses fenêtres de panneaux colorés sur lesquels on lit des bouts de son histoire de la bouche de juges et de délinquants qui y sont un jour passé. Les pieds dans la slush, la gueule au vent, je sens l’édifice vibrer de tous ces fantômes. Les lettres de Lehan ne sont définitivement pas mortes, mais moi j’ai froid et il est tard, je rentre.

eachdayadrawing.blogspot.ca

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