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Courir à sa perte

Courir à sa perte

Patrick Dion
29 septembre 2011

La journée était parfaite, idéale. Il n’était que neuf heures du matin et le soleil nous chauffait déjà la couenne. Dire que l’an dernier à pareille date, on avait parcouru la distance sous une pluie battante à dix degrés Celsius. Faut aimer ça. Ou être fou. Mais cette année, on n’était même pas partis qu’on était déjà choyés. Le Parc de la Mauricie reflétait ses couleurs d’automne dans l’oeil vif et impatient des milliers de coureurs. Pas de vent, pas de pluie, pas de soucis. C’est ce que je me disais.

J’avais prévu franchir les cent cinq kilomètres en trois heures trente minutes. J’avoue avoir peut-être surestimé mes capacités. Sauf que je ne m’attendais pas à devoir faire face à une suite ininterrompue de crevaisons. Trois chambres à air et un pneu en l’espace de trente minutes. Trente minutes irrécupérables. J’ai égrainé un chapelet complet de blasphèmes sur cette route en forme de Ruffles. Les chemins tortueux ne sont pas tous pavés d’asphalte.

J’ai bien essayé de rattraper le temps perdu mais en vain. Cette pause inattendue m’avait scié les jambes. Je n’avais que cinquante kilomètres de parcourus que j’étais cassé, l’endurance musculaire se désagrégeant au fil des secondes. Le pire truc à faire quand tu participes à une course comme le Défi Vélomag est de t’arrêter. En fait, peu importe ce que tu fais dans la vie, la pire idée est de t’arrêter quand tout roule tout seul. C’est si facile de laisser tourner les engrenages. Dans ce cas-ci, j’étais dans un train fou de sept ou huit coureurs qui se relayaient, chacun prenant la roue de l’autre à tour de rôle. On était partis pour conquérir la lune. J’aurai finalement mordu la poussière.

Je suis entré avec quarante-sept minutes de retard sur mon plan initial. Et malgré le fait que je savais que j’arriverais une heure plus tard dans les Maritimes, j’ai poussé la machine à fond dans les derniers kilomètres. J’essayais de grappiller la moindre des secondes que j’avais perdues à souffler du caoutchouc en plein milieu de la route. À moins de trois kilomètres du fil d’arrivée, j’ai ressenti une drôle de bouffée de chaleur au niveau du thorax, comme si on m’avait insufflé d’un coup de pompe de l’air chaud dans les poumons. L’espace d’un instant, je me suis senti tout bizarre et j’ai eu peur. C’est que j’ai beau être en forme et m’entraîner régulièrement, je ne suis pas à l’abri d’un malaise cardiaque avec les antécédents familiaux que je traîne sous le capot. J’ai slaqué un peu sur les pédales, juste un peu, question de faire baisser mon rythme cardiaque. L’inconfort est parti instantanément. Sur le coup, j’ai pensé que j’avais peut-être mal digéré un des nombreux trucs que j’avais mangé en cours de route : barre énergisante, Gatorade, bananes. J’ai donc remis le moulin en marche. Et ça a bien été jusqu’à l’arrivée. Dans mon cas.

Dimanche, un des coureurs du Marathon de Montréal a laissé sa vie et des souvenirs dans la poussière des derniers mètres de l’arrivée. Questionnements, indignation, incompréhension. Les commentaires fusaient de partout. Facebook et Twitter s’en donnaient à coeur-joie, en gérants d’estrades.

« Comment peut-on ne pas connaître son corps au point d’ignorer les signes de la crise cardiaque? »

« Comment peut-on se lancer dans une telle épreuve sans être préparé? »

« Comment peut-on pousser la machine à ce point juste pour ça? »

Parce que tout se passe en un éclair. Une bouffée de chaleur, une crampe dans le côté, un malaise dans le bras gauche et paf!, tu te fais absorber par le néant. Mais pourquoi se rendre à ce moment fatidique, quand tu sais que ton corps est épuisé et qu’il ne demande qu’à s’arrêter? Parce que l’arrivée est à bout de bras. Tu y touches, tu y es presque. Elle est à portée et ça serait ridicule de tout stopper à cent mètres du fil, quand ça fait quarante-et-un kilomètres et des poussières que tu te fais chier. On fait tous la même chose. Vous aussi. Certains en courant, d’autres en pédalant. Les plus romantiques iront au bout d’eux-mêmes en amour. Il y a des gens qui s’épuisent au travail comme il y en a qui meurent à petit feu en ne faisant rien. Il y a plusieurs façons d’aller au bout de soi, bonnes et mauvaises. Et elles sont toutes à risques. Vivre est une activité dangereuse. Au tournant d’une route ondulée, certains y laisseront des plumes et d’autres y laisseront leur vie. On ne croise pas tous le fil d’arrivée. La vie est malheureusement faite de rendez-vous manqués.

4 commentaires
  • Wannabe Clique du plateau
    29 septembre 2011

    wannabe Foglia ?

    pensais que c’était un blogue culturel, moé. pas grand chose à faire de tes crevaisons, de ton bécyk pis de tes états d’âmes de cycliste déçu d’être moins bon qu’il l’a été.

  • Julie Ledoux
    29 septembre 2011

    Évidemment, vous n’êtes pas obligé de lire les chroniques de Patrick Dion. Cela dit, sa chronique est libre. Il peut donc choisir ses sujets de prédilection et celui-ci est fort d’actualité.

  • chantal
    29 septembre 2011

    Tu écris vraiment bien. J’adore te lire. Ta manière de décrire les choses… Excellent.

  • Wannabe Clique du plateau
    3 octobre 2011

    @Julie

    c’est plate pareil.

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