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Chronique du temps qui passe

Chronique du temps qui passe

Patrick Dion
5 août 2011

Mon regard erre de la fenêtre à l’écran. Comme un battement de coeur musical, mon curseur joue au métronome, fêlant la cadence de la brise qui souffle à travers les rideaux de mon salon. Asynchronicité. Dehors, tout est tranquille. Je prends une grande respiration. Tout est cool. Enfin, presque. Le bitume craquelé se fait déjà marteler par un soleil incandescent alors qu’il n’est que neuf heures du matin. À ce rythme-là, on cuira sûrement avant midi. Les quelques travailleurs actifs en ce temps-ci de l’année sont déjà partis gagner leur pitance. Les autres iront faire semblant de travailler, amorphes sous cette chaleur accablante. De ma tour d’observation urbaine, je vois de rares passants qui déambulent nonchalamment vers la boulangerie du coin, question d’accrocher une baguette ou des croissants pour le déjeuner. C’est l’été. Ce sont les vacances de la construction. Les jours se mettent sur pause, l’espace de deux minuscules semaines, pour nous permettre de reprendre notre souffle dans le tumulte de nos vies modernes. Le temps, en agace-pissette, tente de nous faire croire qu’il ne passe plus. Et pourtant.

Pour ceux qui l’ignorent, j’ai un fils. En ce moment même, il dort à poings fermés. Paisible, inébranlable. La Terre pourrait cesser de tourner qu’il ne s’en apercevrait pas, magnifique insouciance de la jeunesse. J’en suis un peu jaloux. La présence d’un enfant nous donne toujours un regard particulier sur le temps qui passe. Tout ce qui me reste depuis hier ne sont déjà que des souvenirs: ses premiers balbutiements, ses premiers sourires, ses premiers pas, mes premières impatiences paternelles. C’est qu’ils nous en font baver, les petits tabarnouches, même si on les aime trop fort, comme des poutres de béton qui tombent. Je me rappelle ses premiers bobos, ses premiers sanglots. Il y a tellement eu d’occasions où je me suis senti dépassé, ne sachant pas comment réagir à sa douleur d’enfant. Puis, un jour de zénitude, parce que tout était parfait, à sa place, j’ai souri et fermé les yeux, l’espace d’un nano-instant. Un seul clignement d’oeil et Paf! Une galaxie m’était passée dessus. Je n’ai rien vu venir. Un tour de magie sans baguette. Le boulanger devait être absent. Pourtant, presque rien n’avait changé. Tout était encore plus ou moins à sa place, hormis quelques insignifiantes traces de mon évolution ici et là. Mais mon petit bonhomme, cet être minuscule et fragile qui m’avait fait passer par toute la gamme des émotions en pointant simplement son minuscule index vers le ciel ou un chien, ce petit bout de vie qui hier prononçait son premier « Papa » de sa voix hésitante a eu cette semaine 17 ans. Mon nain, comme je m’amuse à l’appeler depuis toujours, fait aujourd’hui six pieds. Ce bout d’homme me dévisage maintenant de son regard de géant, dans toute sa confiance de jeune adulte, croyant tout connaître de la vie, pensant que moi je n’y connais rien. Indestructible, dans toute sa puissance, comme s’il était même le dieu du temps. Je sais ce que c’est. Been there, done that, got the attitude too.

C’est fou à quel point le temps passe vite lorsqu’on vieillit. Hier encore, j’avais vingt ans, je caressais le temps, chantait Azanavour. Je ne sais pas s’il a arrêté de calculer le vieux Français mais une chose est sûre, moi, je compte sans arrêt. Je sors à tous les jours le boulier de ma vie, tentant de me faire croire qu’il m’en reste plus devant que derrière, du temps, espérant surtout ne pas l’avoir gaspillé à le perdre. Vous vous en rendez compte aussi. À mesure que l’on vieillit, le calcul est exponentiel. Quand on a 17 ans, une année se chiffre mentalement en siècles. Les mois d’école, comme ceux des vacances estivales, sont éternels. Tout est neuf, tout brille. Le temps est un mendiant à nos pieds. Puis à mesure qu’il prend de l’emprise sur nous, les années s’ajoutent à notre bagage pour ne plus représenter que d’innombrables tranches d’histoire dans le fil de notre vie. Quand on est jeune, le temps s’attarde. On pourrait même dire que le temps prend son temps. Il louvoie, ondule, glisse entre nos doigts. Il est le serpent dans le Jardin d’Éden de l’enfance. On pense qu’il nous a oubliés, qu’il nous ignore. Mais c’est de la poudre aux yeux. Quand les années s’accumulent, on se rend bien vite compte qu’il nous narguait, qu’il nous offrait hypocritement un doigt d’honneur ou une pomme empoisonnée.

Plus on est jeune, moins les choses pressent. On remet au lendemain, on ferme les yeux. Sur nos rêves et nos aspirations, parfois même sur les êtres qui nous accompagnent. Mais la vie est si fragile, si courte. On peut à tout âge perdre pied dans l’existence. Personne n’est à l’abri d’incidents bêtes. Il suffit de se retrouver à la mauvaise place au mauvais moment. That’s it! Parfois la vie est tout simplement injuste comme elle sait tant l’être. Un accident de voiture en pleine nuit, un cancer foudroyant qui nous gruge l’intérieur en l’espace de quelques semaines, une branche d’arbre qui s’abat sur notre tête pendant qu’on marche sur la rue, un morceau de tunnel qui nous tombe sur la gueule alors qu’on quittait la ville pour des vacances bien méritées. Tout dans la vie est une satanée question de timing et de chance. Toujours. Qu’on soit jeune ou vieux, il faut saisir les occasions quand elles se présentent. Celle de changer sa vie lorsqu’elle nous rend malheureux, celle de réaliser ses rêves les plus fous, celle de foutre le camp à l’autre bout du système solaire pour aller à l’encontre de l’autre, celle de dire aux gens qu’on les aime. Pas demain, dans toute l’insouciance de la jeunesse. Là, tout de suite, right fucking now. Parce que demain n’existe jamais.

6 commentaires
  • Katia Canciani
    5 août 2011

    J’ai tout adoré de ce billet. Et sa lumière et sa chaleur. Cette brise de nostalgie qui l’effleure et la porte. Ce vent teinté de temps. Cette rafale qui nous prend à bras le cœur et nous somme d’ÊTRE. LÀ. MAINTENANT.
    Merci.
    Bon présent ! (Car le mot dit bien ce qu’il est…)
    Katia Canciani
    mère de trois jeunes adolescentes, pilote et écrivaine

  • Patrick Dion
    6 août 2011

    Merci.

  • Stéphane Berthomet
    8 août 2011

    Très beau texte Patrick, bravo !

  • Patrick Dion
    8 août 2011

    Merci garçon.

  • modotcom
    8 août 2011

    bravo pat, emblématique de l’humain que tu es si bien, si entier. profite du temps!

  • Daniel Rondeau
    23 août 2011

    Ma lecture est un brin en retard (heureusement que demain (et après-après-après-demain existe dans ce cas-ci)), mais j’approuve : beau texte amigo!

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