BangBang : bangbangblog.com

Semi-automatique

Chronique d’un coma avancé?

Chronique d’un coma avancé?

André Péloquin
25 septembre 2009

C’est un refrain tellement connu que le disque en est rayé. En 2005, des journalistes américains allumés par la bande de Win Butler se ramenaient sur l’île, calepin à la main, pour débusquer « the next big thing ». Montréal redevenait, le temps d’une chanson, le nouveau Seattle, le nouveau Brooklyn, le nouveau Liverpool, le nouveau whatever. L’engouement était tel que même les Montréalais se sont armés de loupes – et de blogues (le grand public a découvert Vu d’ici qu’en 2005, la première bouchée de Midnight Poutine fût aussi régurgitée la même année) – pour trouver leur Cavern Club, voire même pour traquer les prochains garçons dans le vent.

Et puis après ? Puis, plus rien !

Alors que les « success stories » se multiplient (on n’a presque autant d’artistes qui tirent leur épingle du jeu qu’on a de festivals musicaux et de galas pour les honorer… presque), la Toile du terroir s’affaisse. Comment expliquer cette faille ? Un analyste et une retraitée de la « game » se prononcent.

Premier trio : deux sœurs et un blogue

« Il m’est arrivé souvent de poster des trucs à 5h du matin et de modifier l’heure pour que les gens ne me trouvent pas trop obsédée par cette chose qu’était mon blogue ! » avoue Catherine Bélanger, la « Doudou » du fameux blogue Rock N’ Doudou. « [Ce site est tout d’abord né] pour satisfaire un besoin de potinage entre amis à une époque où on mesurait mal la portée du web. Le potinage entre amis s’est transformé en potinage sur les artistes et en critiques au sujet de la musique et des concerts qu’on voyait. En très peu de temps, nous sommes passées d’une dizaine de visiteurs par jour à plus de 500 ! » Outre l’aspect « intime » de la démarche, le blogue s’est aussi démarqué par ses créations originales. « Pour nous démarquer, il était important d’utiliser notre propre matériel […]. Trouver des vidéos sur YouTube, tout le monde peut le faire, même ma grand-mère m’en envoie par courriel, mais les présenter avec des captures d’écran modifiées, en racontant une anecdote sur le sujet, ou encore en les comparant à d’autres vidéos, c’est déjà une étape de plus. Mais tout ça, ça nécessite de l’investissement. Je ne parle pas d’argent, mais de temps. » C’est d’ailleurs ces heures passées devant son ordinateur qui auront eu raison de la participation de Catherine sur ce site.

« Puis, en septembre 2008, j’ai vu Pop Montréal arriver et je n’avais plus hâte. […]. J’ai eu le vertige. C’était devenu trop. J’ai donc abandonné tout ça. Non sans peine, mais sans regret. Quand je vais voir des shows, maintenant, je profite de tout. Je n’ai plus à me faufiler pour essayer de prendre la meilleure photo ou encore la plus drôle ou la plus spéciale. »

Alors que cette aventure lui aura tout de même permis de se créer un réseau, de se faire des potes et même de se trouver un emploi dans le domaine des communications, d’autres poursuivent la croisade sans toutefois graviter dans les mêmes sphères.

Équipe toute étoile : le forum indiequebec

Bien qu’il bosse en technologies de l’information, l’administrateur d’IDQ – P-Y – n’a pas le courriel perso de Julien Mineau… et c’est tant mieux selon le principal intéressé. Fier de l’impartialité derrière sa création, il est aussi loin de se voir investi d’une mission culturelle. « Mais c’est clair qu’on se concentre sur les groupes moins populaires et moins commerciaux. » tranche-t-il. « Si y’a des personnes comme moi qui achètent des disques simplement à cause d’un commentaire d’une ou 2 lignes d’un quelconque utilisateur, tant mieux. C’est un lieu d’échange qui tente de rassembler ceux et celles qui ont des intérêts musicaux communs. Ça peut autant être des « lurkers » que des contributeurs réguliers ou des « serial writers » comme toi ou moi ! »

Fourche-toi ça dans l’URL !

C’est bien beau tout ça, mais le fait demeure que malgré ce forum et ces blogues, on n’a toujours pas de Pitchfork, de fer de lance quoi, voire même d’épée de Damoclès pouvant s’abattre à tout moment (bien sûr, vous m’rappellerez qu’il y a Bande à part, mais disons que le satellite alternatif de Radio-Canada ne suscite pas autant de remous, ni de passions)!

« Je crois qu’il existe deux facteurs principaux faisant en sorte qu’un « site phare » soit plus difficile à implanter au Québec pour la scène locale. » explique P-Y. « Pour qu’un site connaisse une certaine popularité, il doit être mis à jour sur une base quotidienne et je dirais même idéalement plus d’une fois par jour. Or, selon moi, la scène locale n’offre pas assez de contenu pour qu’un tel site puisse subsister. » Catherine poursuit : « Au Québec, on a [aussi] tendance à parler de « nos affaires ». On parle de nos artistes et on s’adresse à nos voisins, on ne voit pas plus loin. Je ne dis pas que c’est mal, mais simplement que c’est « différent ». » ajoute-t-elle avant de me reprendre sur BAP. « Ta comparaison de Pitchfork et de Bande à part n’est pas tout à fait juste. À Bande à part, il y a la mission de diffuser la musique d’ici. Pitchfork est beaucoup moins « nombriliste ». »

Puis, P-Y revient à la charge. « Ensuite tu as l’aspect du bassin d’internautes visé. » Évidemment, les internautes allumés par les remix du Matos ou par les nouvelles parutions sur P572 est beaucoup moins nombreux que ceux qui carbure aux albums de reprises 70’s ou de duos. « Autrement dit; je doute que le public cible soit assez important pour rentabiliser [un] serveur par l’entremise de la publicité qui figurerait sur un tel site. ».

- Ouais, mais Pitchfork ?
- Pitchfork jouit d’un bassin de population beaucoup plus large leur permettant de créer des revenus et d’accroître leur présence [à l’aide de] livres, de vidéos exclusifs, d’un festival, etc.

Les blogues, les dinosaures, Elvis et Gary Sheridan, même combat ?

Mais si la scène est si vibrante, pourquoi les mélomanes derrière ces sites démarrés en 2005 – donc ceux qui n’espéraient vraisemblablement pas faire fortune dans cette ruée vers l’art – ont-ils lancé la serviette depuis ?

P-Y se risque : « Je ne peux pas m’avancer sur les raisons pour lesquels certains blogueurs ont délaissé leurs blogues respectifs, mais je suis certain que, comme dans toute chose, l’effet tout nouveau tout beau n’y est plus. » confie-t-il avant d’en ajouter sur les aléas de la vie (la cigogne, le 9h à 5h, patati et patata). « Sont-ils remplacés par une nouvelle génération de blogueurs? On peut croire qu’une bonne partie de la relève potentielle est déjà accaparée par les Facebook, Twitter et autres. » Sans oublier le fait que les médias de masse ont maintenant le doigt plus près de la gâchette.

« Je me demande si on ne s’est pas accrochés trop fort à des bons groupes locaux qu’on aimait. » renchérit Catherine. « Puis, quand les grands médias les ont repris, on s’est un peu retrouvés plantés là, à ne plus trop savoir comment réagir. Pourquoi ploguer le nouveau clip de Malajube si Claude Deschênes en parle aussi? »
Évidemment, si les sites de publications établies viennent récupérer la clientèle cible des blogueurs, ces derniers pourraient bien avoir envie de mettre la clé à la porte « Le “salaire” d’un blogueur est souvent constitué des commentaires laissés en rapport avec un billet. Or lorsqu’on a l’impression d’écrire dans le vide, ça peut devenir démotivant après quelques mois. » ajoute P-Y avant de relativiser : « Il faudrait avant tout s’assurer que cet essoufflement est caractéristique à la scène locale. Je ne serais pas surpris d’apprendre que plusieurs blogues soient délaissés, peu importe leurs domaines d’expertises. »

Nos Gomez et compagnie, ils arrivent quand ?

Interrogés sur l’avenir de notre bulle, nos experts se font prudents.

« Je ne pense pas qu’on assistera à un « reboot » du cycle. » assure P-Y. « Je crois que les sites existants prendront de l’ampleur ou se spécialiseront dans un domaine en particulier au lieu de toucher à tout […]. Je dirais que ces blogues sont avant tout en mode « réaction ». Ainsi, si la scène locale devient plus importante au sein du paysage musical au Québec, la présence sur le web suivra.
Puis, histoire de terminer en beauté, une dernière intervention de Catherine Bélanger :

« J’aime à croire qu’il n’y a pas d’essoufflement. Que je ne vois pas tout ce qui se fait. J’aime à croire qu’il y a toute une génération de jeunes blogueurs qu’on ignore. Qu’il y a tout plein de jeunes qui voient tout plein de concerts et qui en parlent avec passion, qui voient des groupes que je ne connais pas et qui aimeraient tant qu’ils percent. Et qu’ils trouvent donc les grands médias dépassés. Puis quand les grands médias parleront enfin de leurs artistes, ils accrocheront leurs patins et d’autres blogueurs encore plus jeunes iront voir des shows de groupes qu’on ne connait pas et en parleront sur leurs blogues ou autres outils techno cool. »

Dois-je vraiment ajouter qu’elle gagne sa vie avec sa plume ?

3 commentaires
  • Mike B
    30 septembre 2009

    Est-ce le “pas de réponse” est un indice de coma?!

  • Nico "Cortez"
    2 octobre 2009

    Très bon article!
    Je suis content qu’une des deux experts était Catherine (“ex Doudou”) car c’est en fait avec Rock’n'Doudou (dans le temps que les 2 soeurs écrivaient) que j’ai découvert tout un pan de la scène musicale québécoise..
    J’aimais bien les suivre dans leurs sorties, et j’étais toujours bien diverti par leur inspiration du moment dans leurs billets.

    Pour ce qui est d’un potentiel essoufflement, j’aime croire moi aussi qu’il n’y en a pas, mais que les médias de masse ont simplement enlevé un peu de l’attrait “underground” de plusieurs artistes précédemment soutenus surtout par les blogues (et autres médias indie). Heureusement, nos artistes québécois ont autre chose que la hype underground pour nous séduire.. soit justement leur musique et leur passion!
    Longue vie alors à l’effervescence culturelle québécoise qui, selon moi en tout cas, bouillonne encore autant!

  • petitBIGgy
    7 octobre 2009

    Mmmm… Je me demande bien ce que Boom Desjardins penserait de cet article…

Laisser un commentaire

Le Scrapbook du BangBang

CHRONIQUES

L'abominable homme des cons
Simon Jodoin
L’état de la chanson francophone au Québec : Je dis bullshit madame.
Le petit tavernier
Sunny Duval
Team Coucou 1
Délirium Plaza
Ed Hardcore
La crotte
Semi-automatique
André Péloquin
Y después?