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Chausser du neuf

Chausser du neuf

Patrick Dion
2 décembre 2010

Je fixe l’écran depuis au moins dix bonnes minutes. Le curseur hésite sur la page blanche et me pose toujours la même question, dans un clignotement métronomique: Et puis? Et puis? Et puis? C’est parce que je ne sais pas trop par où commencer, Curseur. Je leur dis d’où je viens? Ce que je fais ici? Ce que je vais y écrire? Je leur copie mon CV? Leur parle de mon enfance? De mon cheminement? Ou bien je rentre direct dans le vif du sujet? Le problème avec les curseurs, c’est qu’ils offrent peu de réponses… Et puis? Et puis? Et puis? Mais les gens s’en foutent de Patrick Dion, Curseur.

- « Qui ça? Pat Dion? Jamais entendu parler… Ouin ouin ouin, c’est pas le gars sur Twitter, celui qui ressemble à Guy Laliberté, chef-recherchiste à Vlog, auteur du roman Fol allié et du récent guide sur les réseaux sociaux avec Dom Arpin? »

- « Oui oui, tout à fait, c’est en plein moi. »

- « Rien à foutre. C’est une grande gueule omniprésente sur le Web québécois. Ce gars-là a trop de tribunes. Faites le taire quelqu’un. »

Bon, je savais qu’il n’y en aurait pas de facile. Déjà que de chausser les bottes de Ed Hardcore Bond, ça s’annonçait pour être une tâche ardue à remplir. Pas parce qu’il porte du 12 et moi du 9. Mais Ed est reconnu pour sa prose vitriolique et provocatrice, sa littérature comme un cri arraché aux entrailles boueuses de la terre. Y en a qui aime, y en a qui déteste. Mais sa fiction quasi unique au Québec ne laisse personne indifférent. Lorsqu’on m’a approché pour m’offrir cette chronique, je fus clair dès le début: « Les gars (désolé, y avait pas de filles dans l’échange de courriel), vous savez que je ne pourrai jamais faire ce que fait Ed? » Ils le savaient. Fiou!

D’ailleurs, revenons un peu sur cette histoire. Pour ceux qui l’ignoraient, Ed a décidé de tirer sa révérence de toutes les publications auxquelles il participait en tant qu’auteur, suite à la parution d’un texte coup-de-poing dans le magazine Urbania, sur la mort de trois jeunes tagueurs. Le texte était caractéristique de Hardcore: percutant, violent et complètement dépourvu de diplomatie. En gros, Ed signait une chronique où il avançait que les jeunes étaient décédés suite à leur irresponsabilité de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. Le problème n’était pas tant le message envoyé par l’auteur que les mots et la provocation utilisés. Pour quiconque ne connaît pas la prose de Hardcore, c’est un peu comme manger une claque au visage doublé d’un uppercut au menton suivi d’un coup de pied dans le ventre. Ça fesse, ça fait mal et ça laisse des séquelles. Sauf que ce coup-ci, c’est Ed qui s’est fait mettre K.O.

Malgré des excuses bien senties, on savait que l’écrivain venait de signer son arrêt de mort. Mais voulez-vous bien me dire qui dormait sur la switch à ce point chez Urbania? Bien que le magazine aime jouer parfois dans les terres de l’irrévérence, il vise tout de même un large public. Il devait s’attendre que l’auteur n’écrirait pas sur des napperons en dentelle. Mais le mal était fait et Ed n’a eu d’autre choix que de se retirer des publications où il déversait sa bile. Et c’est moche. Parce que dans un marché comme le Québec, noyé sous toute cette pop culture anglo-canado-américaine, il y a de la place pour toutes les voix: de Marie Laberge à Edouard H. Bond, des livres pour matantes aux recueils qui suintent le sang et le sexe.

Le problème avec Internet, c’est que tout le monde peut dire ce qu’il veut. D’un autre côté, la beauté du Web, c’est que tout le monde peut dire ce qu’il veut. Parfois ça glisse comme une jeune nymphomane en chaleur. D’autres fois ça dérape… comme une jeune nymphomane en chaleur. Pis vous savez quoi? C’est bien correct de même. Je ne rêve pas du jour où un quelconque organisme gouvernemental viendra mettre sa grosse patte sale sur la Toile et tenter de réglementer en tirant aveuglément sur tout ce qui bouge. Internet est magnifique comme il est, sans fard, sans masque, beau dans toute sa laideur et affreux dans toute sa magnificence. Je préfère cent fois me planter dans mes propos, réviser mes positions et m’excuser de m’être mis le pied dans la bouche que de passer mon temps à ravaler mes paroles et perdre ma liberté totale d’expression. Je sais, certains en abusent. On n’a qu’à penser à un certain animateur de radio saguenéen. Mais comme un enfant, on apprend souvent à la dure. Tout sur le web demeure, la moindre de tes conneries en ligne sera une marque indélébile sur ta vie virtuelle comme réelle, de la vidéo embarrassante où tu dansais tout nu avec un pot de fleurs sur la tête au party de bureau aux mots que tu n’as pas eu le temps de mâcher cent fois dans ta bouche avant de les recracher.

Anyway, tout ça pour dire que mon mandat n’est pas de chausser les bottes de Ed. Quel est-il alors? Je n’en ai aucune idée. J’ai touché à tellement de trucs dans ma vie que je pourrais autant vous parler d’informatique que de web social, de littérature que de tablatures de guitare. J’ai carte blanche ça a l’air. Pourquoi se cantonner dans un seul truc? J’ai toujours détesté les généralisations de toute façon.

7 commentaires
  • Stephanie
    2 décembre 2010

    Bienvenue parmi nous et contente de t’avoir jasé l’autre soir!

  • Patrick Dion
    2 décembre 2010

    Merci! Pareillement.

  • Jordan Chénard
    3 décembre 2010

    La marge est si mince entre la provocation et l’attaque gratuite.

    Par contre, pour ce qui est de Ed, ce n’est pas un pied dans la bouche. Il s’est carrément fabriqué un trône en C4, c’est assis dessus et son levier de mise à feu s’affichait en tant que bouton « Publish »… Il n’est pas con, ce Ed. Il savait que cela exploserait. Ce qui est malheureux, c’est qu’il semblerait qu’il croyait sincèrement qu’il avait un cul d’acier et qu’il surviverait.

    Voire, que cela le propulserait au plus haut sommet. Avec fracas, certe, mais haut tout de même.

    Ça sera surement le problème de la génération actuelle des médias, ceux au cul d’acier imaginaire. :P

    Comme disent les anglo « Watch your ass! ».

  • Daniel Leblanc
    3 décembre 2010

    Je vais te lire !!! promis

  • Ed.
    4 décembre 2010

    Heille Jordan : bravo.

  • Jordan Chénard
    6 décembre 2010

    @Ed.

    Bah, sans rancune. ;)

    En espérant te relire ailleur. J’aime bien ton style de chroniques fictives.

  • modotcom
    13 décembre 2010

    tu parleras pas de bécyk? ça va être drôle Pat, bon succès alterno. pis chausser les bottes de Ed? impossible! il me manquera quant à lui, le salaud. mais tu es bien plus qu’une consolation Pat, n’oublie pas que tu as à chausser tes propres bottes, ce qui n’est pas une mince tâche, cher beau bonhomme de la plaza!

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