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Semi-automatique

Cachez ce clip que je ne saurais voir (ou pourquoi le fameux clip de Manu Militari est une oeuvre déterminante)

André Péloquin
3 juillet 2012

J’ai vraiment essayé…

Chercher des heures sur Google. Arpenter les calendriers culturels, ruelles et salles de spectacle de la ville, mais encore et toujours, une idée un peu casse-gueule revenait au galop: « défendre » le fameux clip du rappeur Manu Miltari.

Bien sûr, le sujet « date » un peu – surtout à l’ère du 2.0 où des critiques trainent leur ordinateur portable au Metropolis pour s’assurer de livrer leur texte à temps ou, mieux encore, avant les autres – et d’autres, dont l’ineffable Laurent K. Blais, se sont déjà frotté au sujet avec brio, mais bon, à en juger tout le fiel suscité par l’œuvre, un avis « pour » supplémentaire ne ferait pas de tort dans cette mare de « contres ».

Il était une fois…

Afin de promouvoir Marée humaine, un troisième album à paraître le 11 septembre (!), Manu Militari mettait en ligne un clip pour sa pièce « L’Attente ». L’oeuvre est aussi choquante qu’originale en proposant le point de vue d’un insurgé afghan qui, habité d’une soif de vengeance après avoir fait les frais de soldats, se défend d’être terroriste (« Je veux libérer ma terre. C’est pas une question de religion. Faque éteignez vos télés, j’ai jamais détourné d’avion »), mais prend tout de même les armes (« Je suis prêt. J’ai des armes faque des arguments percutants. (…) Ma vision de la vie a fait des victimes. L’agression de mon pays m’a rendu légitime »). Au-delà des scènes « heavy », la pièce critique en filigrane la présence de l’armée canadienne dans ce genre de conflits, mais aborde surtout le cercle vicieux de la violence qui prend de la vitesse à chaque assaut, l’ourobouros qui se bouffe la queue and all that jazz, t’sais…

Depuis la mise en ligne du fameux clip, des commentaires négatifs, voire haineux – laissés par des personnes choquées par le propos et les images, mais aussi des soldats interpellés personnellement par le brulot – s’enchaînent sur YouTube et les médias sociaux. L’affaire remonte ensuite aux médias de masse et part royalement en couille.

Évidemment, un afghan qui a la haine est automatiquement un taliban (selon les dires du ministre James Moore rapportés par La Presse). Évidemment, un clip où (pour paraphraser LKB) un « acteur déguisé en afghan se fait menacer par une mitraillette en plastique par un autre acteur déguisé en soldat », c’est un clip où on fait l’apologie du terrorisme. Évidemment, comme ce clip a été financé en partie grâce au programme MusicAction de Patrimoine Canada, on y a tous un peu contribué financièrement et, par conséquent, notre « moi j’pense que… » prime sur les autres.

«Évidemment», tout comme ce genre de raccourcis, m’écœurent particulièrement…

Connaître l’ennemi…

En ce qui me concerne, je trouve la pièce un peu – et le clip – un peu « too much » par son imagerie et par sa volonté de se limiter au point de vue du protagoniste mis en scène par l’artiste.

À défaut d’être un fan de son œuvre, on peut tout de même concéder à Manu Militari qu’il est un rappeur brillant qui aurait dû voir la vague venir et, ainsi, nuancer sa pièce avec sa propre opinion sur le sujet (disons que répondre à un extrême par un autre a rarement eu l’effet escompté). Encore là, ce n’est que mon ‘tit avis personnel et, de toute façon, le propre d’une œuvre d’art est, justement, de faire réagir. C’est pour ça, qu’entre le clip de Manu Militari et, j’sais pas, le vidéo tout cute, tout kitsch, tout chaton, chaton de Fannie Bloom, le premier me captive davantage. Encore là, ce n’est que mon avis. Une opinion égale à la vôtre.  Mais dans « l’affaire Manu Militari » (arg!), ce pied d’égalité se prend un croc-en-jambe particulièrement salaud.

Pour reprendre – à la va-vite, bien sûr – des termes guerriers, il me semble qu’avant d’affronter un « ennemi », on se renseigne sur lui. Par conséquent, ce qui m’écoeure tout particulièrement dans cette affaire, c’est le terrorisme de l’opinion, le « c’est-mon-avis-et-t’es-dans-le-tort » qui se dégage de tout ce « débat ».

Ainsi, malgré les explications de l’artiste – Manu Militari a notamment dit qu’il « respecte et partage les valeurs de mes concitoyens canadiens et condamne toute action talibane. Le clip vidéo présente le point de vue d’un insurgé afghan. Il a été mal perçu et mal compris par certains, notamment les militaires » -, on continue de tonner qu’il fait l’apologie du terrorisme via « l’argent d’honnêtes contribuables ». Coudonc, sommes-nous sourds, aveugles ou tout simplement bouchés!?

Le plus « rigolo » dans toute cette débâcle c’est que, trois années auparavant, Manu Miltari signait d’autres pièces abordant les conflits armés. Outre « Révolte » (qui propose, ni plus, ni moins qu’un panorama des guerres historiques), une autre pièce – et un autre clip – racontaient la petite histoire d’un ami d’enfance délinquant qui trouva son salut dans l’armée. La pièce est critique, bien sûr, mais demeure tout de même humaine, voire positive. Pour un artiste prétendument « pro-Taliban », c’est plutôt inusité, non?

L’après guerre…

Outre un débat qui a des airs de bullying, le plus inquiétant demeure “l’intervention” du gouvernement à ce sujet…

Bien que le ministre James Moore démentait une rumeur sur Twitter voulant que le financement de l’artiste allait être coupé, il a aussi annoncé que “des mesures allaient être prises”. On se rappellera qu’il y a quelques mois, James Moore avait demandé à la SRC de bloquer l’accès à la série Hard sur Tou.tv, prétextant que son sujet de prédilection (c’était une série un peu nunuche sur la porno). Au final, Radio-Canada avait tout simplement retiré la série.

Qu’on retire une série française où on voit des seins et des pénis en érection de la programmation de Tou.tv, “ça va”. C’est un peu inutile – M. Moore, les kids ne vont pas sur ce site pour visionner de la porn, je vous le garantis -, mais ça demeure une manœuvre plus ridicule qu’inquiétante. Mais qu’on sourcille à peine lorsqu’on met en danger la carrière d’un artiste, qui a déjà gagné ses épaulettes, sous prétexte que sa vision artistique ne concorde pas avec celle du gouvernement Harper ou de monsieur et madame Tout-le-Monde, j’écume.

Avant de partir en guerre avec son escadron de jets mal foutus, le gouvernement Harper semble intensifier sa guerre contre les cultures canadienne et québécoise dites « alternatives ». Bien que celles-ci seront produites encore et toujours par ses propres moyens, le message envoyé est brutal: rentrez dans les rangs ou arrangez-vous avec vos troubles. Après les groupes imitant Karkwa et Malajube, on aura bientôt droit à une nouvelle génération d’artistes émergents impressionnables : celle qui imitera le mainstream, non pas par manque cruel d’originalité, mais parce que nos hautes instances tuent le champ gauche à petit feu.

P.S.: Oh, et pour ceux qui sont toujours « choqués nouères » d’avoir versé un quart de sous à une subvention qui aura contribué de près ou de très, très loin à la production du fameux clip de Manu Militari, vous êtes aussi les mécènes derrière ce clip d’Anik Jean réalisé par Patrick Huard…

Ça se voit à l’écran: la subvention a toute été investie dans l’équipement, le montage, les effets et le scénario et n’a pas du tout servi à se payer des vacances. Oh non! Jamais!

2 commentaires
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  • joe
    4 juillet 2012

    J’partage entièrement ton opinion André. Un état ou un parti politique qui étouffe la voix et le produit artistique de ceux qui ne suivent pas la ligne de pensé de celui-ci, met non-seulement en péril les libertés d’expressions artistiques et individuelles de l’artiste au profit de la pensé unique, mais en plus, favorise l’éclosion d’un terroir artistique pauvre et/ou uniforme et prive une certaine partie de la population d’avoir accès à un droit de regard différent et ultimmement, mine la démocratie.

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